En ces jours tourmentés, je suis fréquemment interpellé par des connaissances qui, souvent de bonne foi, me disent en MP sur Facebook : « …Bien sûr, décapiter un professeur, c’est terrible mais…était-il nécessaire de remontrer ces caricatures face à une classe dont ce professeur savait à l’avance qu’ils allaient être choqués et peut-être réagir violemment ! Et en quoi est-ce différent du char du carnaval d’Alost, qui est aussi une caricature et là, comme on parle des Juifs, alors c’est scandaleux et condamnable ? ».
Nous avons toutes et tous entendu ou lu cette phrase en forme de sentence. Ne rentrons pas dans le flot de considérations sur ce que ce propos dit de notre époque, mais, en même temps, essayons de faire la part des choses entre les deux exemples repris dans le commentaire susmentionné et expliquons.
Un peu de définition pour baliser le terrain : Le dessin de presse consiste à illustrer l’actualité au travers de dessins parfois simplement figuratifs, souvent satiriques. « Un dessin réussi prête à rire. Quand il est vraiment réussi, il prête à penser. S’il prête à rire et à penser, alors c’est un excellent dessin ». Ce propos du regretté Tignous (mort lors de l’attentat contre Charlie Hebdo) résume parfaitement la vocation du dessin de presse.
« La caricature, elle, est une représentation satirique, exagérée, outrée ou déformée de quelque chose, d’un évènement, d’une attitude, d’un sentiment. Au sens figuré, une personne ridicule ou grotesque en raison de son accoutrement ou de son maquillage, ou laide au point de ressembler à une caricature » (Toupie.org). La première caricature ne date pas d’hier : L’un des premiers ouvrages satiriques, Le Roman de Fauvel, en 1317, représente alors le roi Philippe le Bel, ô sacrilège, avec une tête d’âne. C’est l’acte fondateur de la caricature, il y a 700 ans.
En résumé, un dessin de presse peut avoir pour sujet un comique de situation, une situation ou un acte politique, une référence historique, une parole qui se voudrait définitive (etc.) pour en rire et donc, continuer sous cette forme à communiquer, informer voire rappeler.
Une caricature force le trait pour attirer l’attention sur des idées critiquables et rappeler ainsi que toute idéologie, religion, proposition politique ou philosophique peut et doit être soumise au débat contradictoire. Il ne s’agit donc en aucun cas de critiquer des personnes physiques (quand bien même elles seraient l’objet de la caricature) mais alors comme prétexte d’interpellation de l’idéologie ou philosophie dont certaines d’entre elles se réclament…
La frontière est ténue entre la volonté d’interpeller par le dessin de presse ou la caricature et elle peut choquer certaines personnes. C’est compréhensible et cela nous renvoie en fait à nous-même et à la distance que nous pouvons avoir par rapport à ce qui nous est cher (de l’affect) et ce qui n’est pour les autres qu’une idée ou concept parmi d’autres.
Il est clair que la caricature d’un rabbin ou d’un soldat israélien fera sans doute moins rire certains membres de la communauté juive, idem pour celles qui mettent en scène ceux qui prétendent agir au nom du Prophète mettront mal à l’aise les membres de la communauté musulmane qui se peuvent se sentir réduits à cela.
Mais pouvons-nous interdire aux autres d’en rire. Au fond, cette caricature interpelle et donc ré-ouvre ou continue le débat. Plus que jamais, quand les paroles cessent, c’est la violence qui prend la place…C’était cela l’enjeu de ce cours donné par Samuel Paty : Amener les jeunes de cette classe à aborder tous les enjeux mis en évidence par ce dessin et, pour cela, à « penser contre eux-mêmes », c’est-à-dire contre tous les préjugés qui nous tiennent chauds mais qui nous emprisonnent. C’était cela, rien de moins…mais rien de plus.
]]>