Sophie Rechtman : Le long combat des enfants cachés

Les multiples engagements de Sophie Rechtman en faveur de la mémoire ont valeur d’exemplarité et justifient pleinement sa nomination au titre de Mensch qu’elle partage cette année avec Rik Szyffer.

Sophie, de son nom de jeune fille Granos, est issue d’une famille juive, très religieuse, arrivée de Pologne à Bruxelles dans les années 20. Enfant cachée, séparée brutalement de ses parents à 8 ans, elle a été privée d’une bonne partie de la mémoire familiale : Maman était très belle, très élégante, une mère parfaite… Elle passait des heures à s’occuper de moi et s’entendait à merveille avec mon père. Je revois ses vêtements, mais je ne vois plus son visage et ça fait très mal de vivre avec ce trou noir.
Sophie Granos vit au 126 avenue Clemenceau, où son père, Maurice et son grand-père ont installé leur atelier de tailleurs. Enfant très heureuse, née dans une famille merveilleuse avec des parents extraordinaires, elle voit son monde chavirer le 10 mai 1940. Outre l’exode et le retour à Bruxelles dans un camion allemand, elle se souvient de porter l’étoile et de l’école communale : J’ai été très peu à l’école. Les autres petites filles se moquaient de moi. J’étais la vilaine Sophie, la méchante gamine de la comtesse de Ségur, accablée de malheurs!
A l’été 42, Sophie apprend qu’il faut se cacher : Suite à une convocation de l’AJB, ma tante qui venait de se marier est partie «en voyage de noce» à Auschwitz avec son époux. Presque toute la famille de sa mère -une famille nombreuse dont les repas festifs à shabbat ponctuaient son enfance- est déportée. Séparée de ses parents, Sophie va connaître la peur, la souffrance et les larmes : Je suis passée de la petite jeunesse à l’âge adulte. J’ai dû assumer tout ce que je faisais, agir en adulte, changer totalement.
Cachée d’abord à la campagne, elle trouve refuge à Uccle, près du Dieweg, rue du Château d’Eau : Je suis arrivée en septembre 1942 chez les Crassart, un couple très marqué par la guerre. Leur fils de 21 ans, Charles, résistant, pris par les Allemands et torturé, a été envoyé dans les camps et n’est pas revenu. Ses parents se cachent dans la même rue. Au début, ils voient Sophie le soir, en cachette, mais doivent bientôt renoncer à ces dangereuses visites. Je passais souvent devant la maison de mes parents et devais faire semblant de ne pas les voir. Les contacts se font plus rares et distants, ainsi lorsque Sophie voit sa mère au Dieweg, assise sur un banc, de l’autre côté de la rue, sans qu’elles ne puissent se parler. Leur dernière rencontre est fortuite : Sophie prend le tram avec Madame Crassart, s’assied face à sa mère et la regarde, sans pouvoir lui parler ni lui sourire : Maman est partie en 1943, prise par le gros Jacques. Puis papa a été dénoncé par un voisin. Il était à Auschwitz et Bergen Belsen d’où il s’est échappé.

Reconstruire sa vie

C’est la Libération : Toute la rue est venue me féliciter en disant qu’on m’avait sauvée! Sophie épouse Max le 1er février 1953. Le 28 octobre, naîtra leur fille Hélène.
Au milieu des années 60, Sophie s’engage dans la vie communautaire en se joignant aux réunions de travail des anciens résistants juifs : Je sortais de ma vie d’enfant caché, mariée jeune et avec une fille venue presque tout de suite et qui venait d’entrer au lycée de Forest. Je faisais du secrétariat pour les résistants et c’est avec eux que j’ai commencé à réaliser l’importance du travail pour la communauté. Je suis ensuite entrée à l’Union des Déportés, puis au CID (Centre d’Information et de Documentation)… Tu es formé par tous les gens que tu rencontres. On peut glaner chez tout le monde et j’ai glané un peu partout!
Maurice Pioro connaît Sophie depuis 35 ans : Après avoir collaboré à la publication du bulletin du CID avec René Delathouwer, elle a été nommée secrétaire générale de l’Union des Déportés dont j’assure la présidence depuis 1961. Je n’ai eu qu’à me féliciter de son travail et de son efficacité. Au fil de nos contacts journaliers, nous sommes devenus amis et pour moi, j’avais retrouvé une petite sœur. C’est une femme chaleureuse sur qui l’on peut toujours compter, en tout et pour tout. Charles Salomonowicz ajoute : C’est une femme charmante qui s’intéresse à tout le monde.
Judith Kronfeld a rencontré Sophie aux débuts du CCOJB : Nous étions logés dans les mêmes locaux que le CID. Nous avons travaillé ensemble pour fonder le journal «Présence Juive» et lutter pour la libération des Juifs d’URSS. Nous pensions la même chose, et cette connivence n’a jamais été démentie! En 1984, nous avons réalisé une grande action humanitaire lors de la famine en Ethiopie. Dans son esprit, l’action humaniste ne doit pas se limiter à la communauté juive mais s’étend à l’ensemble de l’Humanité. Encore aujourd’hui, dans le cadre de l’action des restitutions, nous travaillons la main dans la main.
Sophie participe à l’action judiciaire menée par les anciens déportés juifs de Belgique contre leurs bourreaux, Asche et Ehlers : Lors du procès de Kiel, je me suis trouvée face à Asche, le responsable de la déportation. Il ne baissait pas les yeux et Rik (Szyffer) m’a dit d’arrêter de le fixer, que je me faisais du mal. Lors des audiences, toute la salle était remplie de jeunes Allemands qui entendaient pour la première fois ce qu’avaient fait leurs parents. A mon sens, il est plus facile d’être un enfant de victime que de bourreau, je n’aurais pas voulu être fille de bourreau!
Micha Eisenstorg a rencontré Sophie au moment de la conférence pour les Juifs d’URSS et lors du procès de Kiel : Pour moi, la révélation c’est lors de la manifestation d’hommage aux sauveurs à Forest national en 1978, durant laquelle l’émotion qu’elle a fait rejaillir dans son discours m’est restée profondément gravée. Nous nous sommes vus souvent au sein de l’Union des Déportés dont elle est devenue vice-présidente. J’ai ensuite suivi son travail pour l’Enfant Caché où elle a à nouveau manifesté son charisme, son talent de rassembleuse et d’organisatrice, réalisant un important travail auprès des enfants cachés et traumatisés, notamment à l’occasion de la rencontre internationale de Bruxelles en 1995 à laquelle j’ai assisté.
En mai 1991 à New York, se tient la première Réunion internationale des Enfants juifs cachés pendant la Seconde Guerre mondiale. Au retour, les participants prennent la décision de s’associer. Sophie se souvient : Tout a démarré suite au film «Comme si c’était hier» de Myriam Abramowicz et Esther Hoffenberg. J’ai décidé d’aller à New York. Je savais que je ne rencontrerais personne qui avait vécu ce que j’avais vécu comme enfant cachée. On ne se connaissait pas et on s’est découvert dans l’avion. Nous voulions parler, raconter. J’ai réalisé mon bonheur : les autres avaient vécu l’enfer. C’était la grosse émotion de ma vie de me retrouver avec quelque 1.600 enfants cachés. Elie Wiesel, qui était présent, nous a demandé pardon de ne jamais s’être inquiété de ce que nous avions souffert. Tamara Danblon était l’une des initiatrices de cette rencontre : Gaby Grau m’a suggéré de faire appel à Sophie qui était présidente des Fils et Filles de la Déportation. New York fut une expérience fabuleuse de parole libérée. De retour en Belgique, on a proposé Sophie comme présidente du groupe. Anna Stelkowicz participait aussi à cette réunion historique : C’était un moment extraordinaire! Nous sommes vite devenus une bande de copains décidés à ne pas nous quitter et à faire quelque chose ensemble. Très rapidement, nous avons été rejoints par de plus en plus de gens. D’emblée, nous nous sommes tournés vers Sophie qui avait déjà une longue expérience de la vie communautaire pour qu’elle soit notre présidente.
Je suis devenue présidente de L’Enfant Caché par hasard
commente Sophie, comme j’étais déjà vice-présidente de l’Union des Déportés et je connaissais les rouages communautaires… Je me suis totalement impliquée dans la Shoa et mes activités m’ont pris ma vie de famille. Cela a été très dur pour mon mari et ma fille.
Pour sa fille, Hélène Rubinstein, Sophie est une merveilleuse grand-mère que mes deux enfants admirent beaucoup. Elle me parlait peu de son passé d’enfant cachée et le congrès de New York l’a fort marquée. Je suis toujours au courant des activités de l’Enfant Caché. Le travail qu’elle fait, elle s’y met à fond, en dépit du stress! Elle est passionnée par le travail communautaire et croit à ce qu’elle fait.

L’Enfant Caché

Formé en novembre 1991, L’Enfant Caché est constitué en association sans but lucratif le 15 janvier 1993. Les anciens enfants cachés se réunissent, reconstituent leur vécu, en transmettent la mémoire, expriment leur reconnaissance à leurs sauveurs, organisent une exposition itinérante, des conférences dans les écoles et interviennent dans les différentes Commissions instituées pour la défense des victimes juives du nazisme. La 1ère Rencontre européenne des Enfants cachés à l’ULB en 1995 est le point d’orgue de ce travail de mémoire. David Inowlocki, vice-président et trésorier de L’Enfant Caché, a rencontré Sophie pour la première fois à New York. Il fait le bilan d’une longue collaboration : Depuis la fondation de l’asbl, une collaboration solide nous unit. J’ai toujours admiré sa façon de s’adresser aux gens, parlant avec le cœur. Une sorte de rayonnement émane d’elle, une aura, une merveilleuse présence. J’ai tout appris à ses côtés. Elle connaît la communauté sous tous ses angles. Nous avons formé un vrai tandem bien huilé qui tourne, dans le respect mutuel, ne faisant rien l’un sans l’autre, se parlant de tout avant d’agir, dans un esprit démocratique. Denis Baumerder, administrateur de l’asbl, ajoute : Sophie est la personne phare de notre association! Elle trouve les mots qu’il faut pour traduire les sentiments des enfants cachés. Lorsqu’il y a désaccord aux réunions du conseil d’administration, elle arrive toujours à rétablir le calme : elle blague en yiddish, nous fait rire et l’ambiance redevient sereine. Elle ne perd pas son sang-froid, reste toujours lucide, comprend bien les problèmes. Dans les négociations avec les institutions, elle réussit chaque fois à garder le cap et à défendre les intérêts des enfants cachés. Elle a contribué à faire de L’Enfant Caché l’une des organisations juives les plus nombreuses, en créant un esprit pluraliste au sein de l’association pour faire avancer notre agenda : transmission de la mémoire, défense des intérêts de la communauté, lutte contre la résurgence de l’extrême droite. Pour Richard Dahan, secrétaire de l’asbl : Sophie est une personne très stricte, qui sait ce qu’elle veut, reste calme et ne se démonte pas, même au milieu de la tempête! Mais elle est aussi très compréhensive et respectueuse du travail de ses collaborateurs.
La sociologue Maya Klein analyse le travail de mémoire de la présidente de l’Enfant Caché : A travers sa personne, Sophie offre une tribune aux enfants cachés et à ceux qui n’ont pas de mots pour exprimer leur vécu. Lorsqu’elle parle dans les écoles, elle reste très discrète, mais donne la parole aux enfants, écoute, transmet, fait un énorme travail d’ouverture sur la société. C’est grâce à elle que l’association est si vivante et active.
Pour Judith Kronfeld, directrice du CCOJB : Sophie s’est pleinement investie dans le travail communautaire en dépit de sa santé, sans compter les heures, travaillant avec intelligence et la générosité du cœur, prenant toujours en considération l’intérêt de la communauté avant le sien. La prise de conscience du sort des enfants juifs dans la persécution nazie a poussé à mieux comprendre ce qui peut arriver aux enfants dans tout conflit. Qu’il s’agisse des déportés, enfants cachés, orphelins et adultes cachés, la prise de conscience des spécificités propres à ces catégories de victimes par nos gouvernants et l’opinion publique est la conséquence de son action. David Susskind admire l’engagement communautaire de Sophie : C’est une femme lucide, solidaire, qui sait se battre par amour pour son peuple, mobilisable et qui mobilise, qui anime et se laisse animer. Sophie a terriblement souffert de la perte de sa maman, mais elle a tiré de son malheur une leçon d’histoire et de grandeur. Elle n’est jamais indifférente au malheur des autres.

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