En 1948-49, alors même que les combats israélo-arabes faisaient rage, David Ben Gourion et ses collègues du gouvernement se mirent à imaginer des jours, des fêtes et des rites propres à mettre en valeur la continuité historique qui avait conduit à la création de l’Etat juif.
Le 27 juillet 1948, au début de la première trêve, fut décidé un «Jour de Herzl» pour commémorer la mort du grand visionnaire. Appelé ensuite sans grande imagination «Jour de l’Etat», il fut rebaptisé en 1949 «Jour de l’Armée». La même année, on instaura un «Jour du Rassemblement des Exilés», puis un «Jour de la Défense» centré sur le mythe de la bravoure et de l’héroïsme. Puis, en 1950, fut instauré un jour pour commémorer la conquête d’Eilat, la prise du Néguev, la victoire sur les Egyptiens, le drapeau peint à l’encre planté sur les rives de la mer rouge, etc. Bref, on ne manquait pas d’occasions de se rassembler, de fêter et de se réjouir! Mais après quelque temps, les moyens financiers manquèrent et il devint impossible de mobiliser une population épuisée par trop de festivités, et tous ces jours spéciaux furent fondus en un seul : Yom Haatsmaout.
Le Jour de l’Indépendance fut présenté par Ben Gourion comme le début d’une ère nouvelle pour Israël et pour l’Humanité. On invoqua la similitude entre cette célébration moderne et les anciennes fêtes juives, comme Pessah, la fête de la Liberté, ou Hanoucca, la fête de l’Héroisme… C’était, disait-on alors, un jour de renouveau et de rédemption. Des poèmes dithyrambiques, rappelant un peu l’influence stalinienne, furent écrits en l’honneur du «Grand Jour, jour illustre, splendide, magnifique, jour de joie pour le peuple et d’exultation…». On commença vite à se disputer. Les uns voulaient qu’on l’appelle «Yom Hakomemiout» (Jour du Relèvement) : ce terme à connotation biblique avait la préférence du Premier ministre, qui voulait marquer une coupure révolutionnaire avec le passé de persécutions, d’humiliation, et avec la Shoa. Mais finalement, ses collègues le raisonnèrent, et on choisit simplement Yom Haatsmaout, Jour de l’Indépendance.
Liesse populaire
Le but restait de faire renaître en ce jour le sentiment de joie indicible que les Israéliens avaient ressenti à la suite de la décision de l’ONU du 29 novembre 1947, sur le partage de la Palestine en deux Etats, juif et arabe : on connaît les images célèbres de l’attente anxieuse près du poste de radio, de l’écoute de la liste des pays votant oui ou non, du peuple en liesse descendant dans les rues, des rondes et des danses sur les places… Il fallait aussi transmettre cette joie aux maabarot, ces villages de tôles et de toiles pour immigrants, où la vie n’était pas spécialement gaie… On mobilisa les partis, les autorités locales, l’armée, les héros de la guerre, les représentants des communautés d’immigrants pour faire de cette date un jour merveilleux. Ce ne fut pas une réussite sensationnelle : dans les maabarot où les égouts coulaient à l’air libre, les immigrants étaient plus préoccupés par la dure réalité quotidienne que par la fête.
Pendant des années, le défilé militaire de Yom Haatzmaout a été le rite central du culte de l’Etat. La parade a drainé des foules enthousiastes, souvent venues de très loin, du Néguev ou de Galilée. L’armée faisait ainsi la démonstration de sa force (profitant aussi de l’effet dissuasif pour l’ennemi). Il fallait montrer à tout prix la force de Tsahal, sa réussite, ses armes. On faisait visiter les bases militaires, on présentait les armes nouvelles et celles prises à l’ennemi, les enfants montaient sur les tanks, les avions passaient dans le ciel, on insistait sur la symbiose entre le peuple et son armée. Lors du premier Jour de l’Indépendance, en mai 1949, il y eut… quatorze défilés militaires dans divers points du pays. Comme cela ne suffisait pas, on fit un nouveau défilé en novembre 1949 pour les 70 ans de la création de la ville de Petach-Tikva… C’était surtout pour l’Etat une façon d’affirmer son autorité et sa présence. Une place importante fut accordée à la commémoration des soldats tombés dans la guerre d’Indépendance. Au début, les dirigeants avaient négligé cette dimension, mais les parents des morts et leurs camarades de combat pressèrent le pouvoir de fixer un Jour du souvenir et de construire des mausolées. Après des discussions sans fin, Ben Gourion décida de fixer un Jour de commémoration des Soldats, distinct du Jour de l’Indépendance (aujourd’hui les deux jours se suivent, ce qui n’est pas sans poser de problème, puisqu’on passe subitement d’une extrême tristesse à une joie non moins extrême). Le Jour de l’Indépendance, on dévoilait aussi des noms de rues : des centaines de rues d’Israël ont reçu des noms d’unités ou de batailles, une multitude de plaques commémoratives ont été apposées honorant le Chihhouh (la libération), la hagana (la défense), les meginim (les défenseurs), les giborim (les héros), les lieux conquis (Eilat), le Palmach, le soldat inconnu, la nitzahon (la victoire), des héros désignés par leur nombre, comme les Lamed-Hé, les Tet-Zayn, les tayassim (les pilotes) les gdoudei Mahal (les groupes de volontaires), les haporzim (qui ont forcé le blocus), etc. Et, de Jour de l’Indépendance en Jour du Souvenir, le pays s’est couvert de stèles, de monuments et de mausolées…
Dans les premiers temps de l’Etat, un mot plus que tout autre résumait le message du Jour de l’Indépendance : gvoura, l’héroisme. Comme l’héroïsme n’est pas que militaire, le Jour de l’Indépendance fut l’occasion de la remise du Prix d’Israël à des savants de premier plan, des héros de la recherche et de l’esprit. L’héroïsme du temps de guerre se poursuivait par un héroïsme du temps de paix. Quant au «quiz» biblique du même jour, où des jeunes faisaient «assaut» de connaissances sur le Livre sacré, il venait rappeler que c’est la connaissance de l’histoire et de la culture hébraïques qui avait permis aux combattants de vaincre.
Commémoration moins cérémonieuse
Fait paradoxal, on s’efforça de mobiliser les Arabes israéliens -qui avaient tout perdu du fait de la création de l’Etat juif- dans cette fête de la victoire! Les minorités non-juives, musulmans, chrétiens, druzes, circassiens, furent très vivement encouragées par les autorités à participer et à se réjouir. Les célébrations dans les villages arabes étaient en général organisées par le gouvernement militaire (en effet, les zones à population arabe étaient à l’époque sous occupation militaire), et des représentants de Tsahal prenaient part aux cérémonies et assemblées de fête aux côtés des chefs de clans et des chefs de famille. Dès 1950, la presse juive rapporte «l’enthousiasme» (?) de l’assistance arabe. En l’honneur de la fête, le gouvernement militaire levait brièvement les restrictions de circulation en Galilée et dans le Petit Triangle, et les Arabes pouvaient prendre part aux cérémonies en dehors de leur district. On leur faisait chanter l’Hatikva, qui parle de l’espoir du peuple juif vieux de 2.000 ans de retourner à Sion… Bref, une minorité désorganisée, qui avait perdu son leadership politique puisqu’il avait été le premier à s’enfuir en 1948, devait adopter des symboles qu’au fond elle rejetait. Ces cérémonies, d’un point de vue sioniste, se révélèrent une erreur : au lieu de forger l’identification avec l’Etat, elles provoquèrent à terme réflexion, révolte, et contribuèrent à la renaissance du nationalisme chez les Palestiniens d’Israël. Cette façon à la fois militaire et naïve de célébrer l’Indépendance a duré jusque dans les années 70, en fait jusqu’à la Guerre de Kippour qui a suscité le grand ébranlement, la grande remise en question. A partir de là, on s’éloignera des célébrations clairement collectives, et les cérémonies nationales, grégaires, seront sur le déclin. Le Jour de l’Indépendance n’a pas perdu de son importance, notamment pour la population laïque qui s’y rattache plus qu’aux fêtes religieuses traditionnelles, mais il est devenu un jour férié, un jour de promenade, d’amusement et de loisir, moins officiel et beaucoup moins sérieux. Les cérémonies pompeuses intéresseront de moins en moins les Israéliens, les rites vont disparaître peu à peu, les célébrations vont se faire pluralistes, originales et dispersées. Cela fait partie du courant croissant qui tend à la disparition des symboles à valeur nationale et au renforcement de la dimension individualiste de la culture politique israélienne.
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