Grandes défaites et petites victoires

La nouvelle Knesset est, à l’image des électeurs, confuse, morcelée, contradictoire. On peut reprocher beaucoup de choses au système proportionnel, il a au moins cette vertu de refléter, dans sa composition, les humeurs, les tendances et les divisions qui travaillent la société israélienne. C’est la raison pour laquelle les victoires électorales sont en Israël rarement décisives, de même que les défaites apparaissent toujours provisoires; c’est la raison pour laquelle, cette fois encore, l’annonce des résultats a laissé un goût amer. Et si l’on ne regrette pas le choix que l’on a fait -c’est toujours celui des autres qui est en cause-, on redoute cependant la paralysie politique du futur gouvernement.

En dépit de ces attentes déçues, au moins ressentait-on dans les années 1980 et 90 une satisfaction intérieure profonde : pour rien au monde, on aurait raté l’échéance électorale. Or, cette fois-ci, le taux d’abstention a battu tous les records : 38 %. De 1949 à 1999, toutes les consultations électorales ont mobilisé entre 75 et 80 % des inscrits. Cette moyenne était d’autant plus remarquable qu’il n’y a pas en Israël de vote par procuration. Pour la troisième fois consécutive, le taux de participation se situe en dessous de la barre des 70 %. En 2001, le duel Barak-Sharon avait été boycotté par les électeurs arabes. En 2003, on se retrouvait devant cette bipolarité gauche-droite, qui, visiblement, ne correspondait plus aux attentes. Tirant les leçons du scrutin précédent et surtout de la vie amère que lui avaient réservée les rebelles de son parti, Sharon provoquait le fameux «big-bang» consistant à créer une troisième force en vue de marginaliser la gauche et la droite porteuses d’idéologies rendues obsolètes par la seconde intifada. Or, de la sorte, l’offre politique devenait plus sérieuse et reflétait trois approches singulières. Et cependant, un plus grand nombre d’électeurs s’est encore abstenu. La classe politique n’est pas étrangère à cette situation : les mises en examen de députés se sont multipliées ces dernières années; des peines de prison ferme ont même été prononcées (le fils de Sharon en personne, une députée chevronnée du Likoud, un membre du Shas qui a acheté un diplôme universitaire pour jouir d’une augmentation de salaire). Cependant, à côté de cette dizaine de députés corrompus, on peut aligner une série tout aussi impressionnante de députés qui effectuent leur tâche parlementaire consciencieusement, et se font de la chose publique une haute idée, qu’ils appartiennent à Avoda, au Meretz, au Likoud, au Parti national religieux comme au Parti communiste. Il semble que les électeurs se refont une virginité morale en se complaisant à blâmer, à rejeter dans l’opprobre l’ensemble des députés. Le régime des partis est en crise, mais il reste le moins mauvais des systèmes, et il ne faut pas croire à une meilleure représentation par le biais de technocrates. A cet égard, les journalistes politiques ont aussi leur part dans ce discrédit général : exclusivement préoccupés de rapporter le bon mot, la bonne histoire et le drame haut en couleurs, ils entretiennent sciemment une vision du politique réduite aux rivalités personnelles. Si la politique présente une dimension compétitive, il est dangereux de ne l’appréhender que sous cet angle. Il est vrai aussi que la langue de bois dont les députés sont friands finit par épuiser les bonnes volontés. Voilà un beau défi à relever : repenser la communication politique. En attendant, les résultats sont là : trop d’électeurs ont cru bon de ne pas se déplacer.

Vote protestataire

Ceux qui ont été tentés par l’abstention sans aller jusqu’à cette extrémité ont cherché une liste qui ferait figure d’outsider. Ce n’est pas la première fois que ça arrive : le Shinoui en est le dernier et triste exemple. C’est au tour d’une liste de retraités d’en profiter avec une manne inespérée de 7 députés. Si les Français expriment dans la rue leur mécontentement, les Israéliens, qui n’ont pas cette culture de la manifestation, ont le bulletin de vote pour arme et ils s’en servent pour dire leur dégoût de la classe politique. Ce vote protestataire est d’autant plus inquiétant qu’ils ont reporté leurs suffrages sur ce type de liste que l’on appelle en science politique a single issue party, qui, plutôt que d’incarner une vision globale en matière économique, politique, institutionnelle et notamment une position nette relative au règlement du conflit, se rabat sur un seul et unique thème de campagne. Cet engouement a été -beaucoup l’admettent aujourd’hui- un effet de mode qui traduit un certain nihilisme politique dont le cache-sexe est une pitié apparente pour les personnes âgées. Un grand nombre de jeunes électeurs ont voté pour les retraités par dérision, en prévision du sketch parodique que ne manqueront pas de leur consacrer les auteurs et acteurs de l’émission satirique du vendredi soir (intitulée Un pays formidable) qui draine les foules et tient lieu pour nombre d’entre eux de source d’information en matière politique. C’est navrant, pitoyable et inquiétant. Les enjeux auxquels est confronté Israël méritent mieux que ce comportement politique qui se donne des allures de subversion. Quoi que l’on pense de cette attitude infantile, qui ressemble à du poujadisme amélioré, il reste que la classe politique doit s’efforcer de reconquérir sa légitimité bien entamée. Y parviendra-t-elle? On peut avoir quelques doutes tant le préjugé hostile à la classe politique est fortement ancré.

Discrédit du Likoud

Ce taux d’abstention elevé, d’une part, ce vote significatif pour cette liste de retraités, d’autre part, sont deux grandes défaites pour l’ensemble des Israéliens. Il en est une autre, qui ne touche qu’une partie des électeurs : c’est, bien sûr, la chute vertigineuse du Likoud. Douze députés seulement : ce score est le plus faible de son histoire, et c’est, in extremis, qu’il est parvenu à se hisser à la troisième place, à égalité avec le Shas. Faut-il mettre cette défaite historique sur le compte exclusif de Netanyahou, comme le claironnent ceux qui briguent sa succession? Il ne fait pas de doute que la personnalité de l’ancien Premier ministre est controversée, et que celui-ci n’a pas gagné en popularité en donnant sa démission la veille du désengagement, ce qui démontrait chez lui une piètre conception de la responsabilité gouvernementale. Se soumettre ou se démettre certes, mais pas au dernier moment. En vérité, la défaite du Likoud était programmée : les électeurs de gauche ou du centre qui avaient voté pour Sharon en 2003 se sont tournés, comme prévu, vers Kadima; les adversaires de toute concession territoriale ont préféré voté, eux, pour une formation idéologiquement plus pure, d’autant qu’ils avaient le choix entre une liste laïque ou une formation religieuse. A cet égard, n’enterrons pas trop vite la droite toutes tendances confondues : elle est certes morcelée en quatre partis disposant d’une représentation à peu près égale : le Likoud (12 sièges), Israël Beitenou d’Avigdor Liberman (11 sièges), l’Union nationale et Mafdal (9 sièges) et le Shas (12 sièges); au total, elle s’élève à 44 députés. Ce n’est pas assez pour empêcher Olmert de réaliser son plan, mais on ne saurait pour autant décréter que le «Grand Israël» n’aura plus aucun écho à la Knesset. Enfin, la politique monétariste de Netanyahou a aggravé les écarts sociaux et plongé des milliers de personnes au-dessous du seuil de pauvreté. Quoi que l’on pense de cette politique ultra-libérale, il est indéniable que Netanyahou a couru le risque de mécontenter ses ouailles. Misant sur son charisme et sur le ressentiment de l’électorat populaire du Likoud à l’égard de la gauche, il a cru, à tort, qu’il lui était définitivement acquis. Or, l’ère de la fidélité tribale à un parti semble révolue : après tout, si Ehoud Olmert et Shimon Peres ont quitté le foyer politique dans lequel ils sont nés et au sein duquel ils ont bâti leur carrière politique, il ne faut guère s’étonner que les électeurs aient estimé à leur tour qu’ils pouvaient en faire autant. Last but not least, le lancement de Kadima, d’une part et la désignation d’Amir Peretz à la tête du Parti travailliste ont offert de nouvelles options aux électeurs du Likoud.

Un optimisme mesuré

Nous en venons enfin au paradoxe de ce scrutin : les deux partis politiques arrivés en tête ont remporté une victoire mitigée. Kadima n’a pas dépassé la barre des 30 députés que les sondages lui avaient facilement accordée. Non seulement, Olmert ne fait pas aussi bien que Sharon, mais la vérité est qu’Olmert a atteint ses limites : il n’a décidément pas la stature de son prédécesseur. Il fallait bien que cette donnée qui relève de l’évidence et que les sondages durant la campagne avaient totalement occultée, apparaisse au grand jour. S’il ne convient pas de sous-estimer, malgré tout, le succès de Kadima, il reste que le «big-bang» est en sursis : il n’est pas sûr que ce parti du centre tienne bon, même s’il présente l’avantage d’être un parti de gouvernement et non, comme le Shinoui, une force d’appoint. Pour le Parti travailliste, il y a de bonnes raisons de se montrer plus optimiste. Certes, le nombre de sièges (19) n’est pas à la hauteur des espérances. Au moins n’est-il pas humiliant pour qui prétendait faire la renaissance d’un parti social-démocrate fier de son identité. Amir Peretz y a surtout gagné son maintien à la tête du Parti travailliste. Deux faits justifient cet optimisme. Contrairement à ce que les médias n’ont cessé de prétendre tout au long de la campagne, il est totalement erroné de croire que les Israéliens ne s’intéressent qu’aux grandes questions nationales liées au conflit et à la négociation avec les Palestiniens. La question sociale les préoccupe bien plus qu’on ne le croit, et il semble que ce sont les médias qui ne savent pas comment s’y prendre pour la traiter. Amir Peretz avait raison de tenir cette ligne. Le vote de protestation souligne bien le fait que lorsqu’il y a accalmie sur le front de l’intifada, les Israéliens réclament une politique de proximité. Peretz va pouvoir enfin acquérir cette expérience ministérielle qui lui manquait. Enfin, si le vote ethnique se porte bien lorsqu’on examine les sièges du Shas et du parti de Liberman -encore faut-il admettre que les deux listes se sont efforcées de ne pas apparaître comme telles-, force est de reconnaître que ce que l’on appréhendait concernant le Parti travailliste n’a pas eu lieu : il n’y a eu ni vote séfarade massif en sa faveur, ni sanction de l’électorat ashkénaze. Peretz a fait une percée de 10, voire 15 % dans les villes de développement, et subi une perte de 10 % environ dans les traditionnels bastions urbains de la gauche ainsi que dans les kibboutzim. A la différence d’Amram Mitzna, Amir Peretz est un coureur de fond.

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