Ce que les Israéliens souhaitent pour la fête nationale

Ainsi, les élections israéliennes ont eu lieu un mois avant Yom Haatsmaout, le Jour de l’Indépendance d’Israël. Elles sont venues à point nommé, en nous permettant une sorte de «radioscopie» des aspirations et des rêves des Israéliens, à la veille du 58e anniversaire de leur Etat. Car c’est là la question : que veulent les citoyens du pays, que recherchent-ils, de quoi rêvent-ils, qu’attendent-ils de leurs dirigeants? Il semble que les 7 millions de citoyens israéliens, juifs et arabes, ont très bien dit ce qu’ils pensent et voudraient pour l’avenir.

Lorsqu’on dit que le «social» a dominé cette élection de bout en bout, on ne dit pas seulement que, pour la première fois de l’histoire du pays, la politique étrangère et la question palestinienne n’ont pas joué un rôle central. On reconnaît aussi le véritable malaise qui règne ces dernières années au sein de la société. Non, les Israéliens ne sont pas contents de ce qui se passe chez eux, de la qualité de leur vie, des écarts incroyables qui se sont creusés. La politique économique ultra-libérale, ultra-capitaliste de Benjamin Netanyahou lorsqu’il était ministre des Finances, n’a fait qu’aggraver considérablement une situation déjà très détériorée. La principale caractéristique de cette détérioration étant l’érosion constante de l’Etat-providence, produit de longues années de protection sociale et de social-démocratie à l’israélienne. Si Israël est certainement un pays très évolué, très cultivé, très sophistiqué, les fruits de l’expansion économique ont été de plus en plus mal répartis entre les diverses couches de la population. Les catégories les plus aisées de la société ont été celles qui ont le plus profité du surplus de richesses. Il suffit de se promener dans certains quartiers du grand Tel-Aviv ou de certaines villes huppées de la plaine côtière pour se rendre compte à quel point les riches… se sont enrichis : villas opulentes, appartements de la haute société, gratte-ciels où le marbre règne et où des portiers gardent les entrées, sans oublier les piscines privées… Et à côté de cela, les villes de développement créées pour absorber l’immigration de masse des années 1950, ces villes poussiéreuses qui sont toujours là et n’ont toujours pas «démarré». Sans compter ces banlieues misérables et ces quartiers pauvres des grandes villes, là où les frigidaires sont toujours vides, là où les enfants vont à l’école sans dix-heures, et où l’on voit Ethiopiens ou Russes fouiller les poubelles. L’injustice, oui l’injustice, qui il n’y a pas très longtemps n’était ressentie que par certains, les gens de gauche, les travailleurs sociaux, les volontaires, les associations d’entraide, est aujourd’hui vécue par une grande majorité de la population, que cette situation révolte. Quand on apprend qu’Israël est le pays au monde où les écarts de revenus sont les plus importants, quand les salaires démentiels des directeurs des grandes banques sont révélés dans les journaux, quand on compare les revenus des patrons israéliens avec le «salaire minimum» de très nombreux travailleurs manuels, on se dit que quelque chose de grave se passe dans notre beau pays. Un exemple? Tenez-vous bien. Dans les pays européens les plus riches, un directeur de banque gagne 30 ou peut-être 40 fois plus que le salaire minimum perçu par celui qui nettoie ses bureaux. En Israël, le directeur de la Banque Hapoalim (la «Banque des Ouvriers»!) reçoit aujourd’hui un «salaire» équivalant à… 7.000 fois le salaire minimum. Oui, vous avez bien lu. On ne sait même pas ce que quelqu’un peut faire avec un gain de 160.000 shkalim par jour! Comment peut-il arriver à tout dépenser?

Préoccupations sociales

C’est dans ce contexte déjà problématique que Benjamin Netanyahou est arrivé, la tête remplie d’idées de privatisation et de remèdes préconisés par Milton Friedman, et il a décidé que les pauvres vivaient trop bien et qu’il fallait un petit peu leur apprendre à se restreindre. Il a cherché à conduire une politique ultra-libérale fondée sur une baisse substantielle des transferts sociaux et sur la relance de l’économie par le jeu de la concurrence. Les allocations familiales, les aides aux familles nombreuses et les retraites ont été diminuées, les étudiants ont vu leurs frais d’études augmenter, l’Etat-providence a été très durement frappé. Certes, le bon Ministre disait sans cesse : Vous verrez, vous verrez, tout s’arrangera, bientôt vous vous sentirez mieux! Le fait est que les gens de la rue, les travailleurs, le petit peuple israélien, ne se sont pas sentis mieux. Netanyahou lui-même a fini par le comprendre, lorsque ce petit peuple, depuis toujours acquis au Likoud et l’idolâtrant, l’a finalement déserté, ne laissant à ce parti que 12 malheureux sièges de députés. Ce que le peuple israélien souhaite pour cette nouvelle année, il l’a bien exprimé en renforçant à la Knesset tous les partis qui ont fait de l’amélioration du sort des pauvres leur cheval de bataille. Le Parti travailliste, tout d’abord, et c’est tout à l’honneur d’Amir Peretz d’avoir mis le «social» au cœur de sa campagne, même si Avoda n’a finalement pas recueilli autant de sièges qu’il l’espérait. Mais c’est aussi le sens du vote «massif» en faveur de la Liste des Retraités, notamment le vote de très nombreux jeunes pour cette liste menée par Rafi Eytan. Tout ce que demande ce parti, c’est que les personnes âgées puissent vieillir dans la dignité, avec une retraite correcte, de l’aide, des maisons du troisième âge et des médicaments. Même le Shas, parti religieux, ethnique, sectoriel doit sa réussite dans les urnes au message de revendication sociale dont il est le porteur auprès des masses séfarades. Au seuil de cette nouvelle année, Israël a certes le droit d’être fier de ses réalisations dans de très nombreux domaines : de la qualité des soins médicaux dans des hôpitaux de pointe à l’amélioration constante des infrastructures, du haut niveau des universités et centres de recherche à l’originalité des productions agricoles imitées et achetées dans le monde entier. Mais aujourd’hui, dans la rue comme dans les bureaux ou les autobus, le sujet de discussion porte toujours sur le social.

Revenir à l’essentiel

Que va faire le gouvernement Olmert? Le Parti travailliste sera-t-il en mesure de peser sur les décisions du gouvernement en matière sociale? Fera-t-il fléchir Kadima qui représente, lui, plutôt les couches aisées et libérales de la société? La situation des pauvres, des vieux, des femmes battues, des travailleurs étrangers, des nouveaux immigrants, des mères célibataires, des personnes isolées, des chômeurs sera-t-elle enfin améliorée? L’importance de ces préoccupations sociales ne signifie pas pour autant que le pays se désintéresse de la question palestinienne. Mais dans ce domaine, les choses ont l’air bloquées pour un certain temps au moins. Le ministre des Affaires étrangères du Hamas, Mahmoud a-Zahar, ne vient-il pas de nous répéter, encore une fois, qu’il rêve la nuit d’une grande carte trônant dans son bureau, une carte dans laquelle ne figurerait pas Israël mais uniquement la Palestine, terre d’islam? Beaucoup d’Israéliens, même ceux qui appartiennent au «camp de la paix», se disent qu’il faudra du temps pour que les choses évoluent sur ce front-là et que les esprits mûrissent. En attendant, il faut régler au plus vite les problèmes de société. Tout le monde s’est mis à parler «social», et même Ehoud Olmert a rangé son cigare et a été vu durant la campagne en train de manger dans une Soupe Populaire… Au seuil de ses 58 ans, nous souhaiterons certainement à Israël d’accéder enfin à la paix. La paix avec ses voisins palestiniens, avec le monde arabe et islamique, mais aussi la paix intérieure, entre ses edot (communautés) et avec ses propres Arabes. Mais ce n’est pas tout. Avec sa population telle qu’elle s’est exprimée dans les urnes le 28 mars dernier, on lui souhaitera aussi de redevenir ce «phare» de justice et de droiture, d’égalité et de rectitude, d’unité et de modestie dont rêvait David Ben-Gourion dans sa maison de Sde Boker.

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