La multiculturalité est une richesse prodigieuse mais nous devons apprendre à en exploiter les remarquables énergies tout en privilégiant les valeurs communes qui font fonctionner la démocratie, sous peine de favoriser l’éclosion de nouvelles intolérances, au nom d’un respect de la diversité culturelle qui serait aveugle à ses dangers de repli et d’oppression communautaires…
Le 16 mars dernier, au Centre Communautaire Laïc Juif, le débat public qui suivait la projection du documentaire Rwanda, les collines parlent, a été perturbé par des négationnistes hutu dont l’un d’entre eux a menacé de mort le président bruxellois d’Ibuka, l’association de victimes du génocide. Dénoncée dans un communiqué de presse par le Cclj (Regards 614, p.10), cette atteinte à la dignité des survivants et de leurs morts, s’est produite à l’occasion de Zone Libre de Racisme, la semaine d’actions contre le racisme organisée par le MRAX et à laquelle s’était associée le Cclj. Comme le souligne Mirjam Zomersztajn, ce n’est pas la première fois que ces négationnistes viennent narguer les victimes et cette fois, nous avons porté plainte auprès de la police, du MRAX et du Centre pour l’Egalité des chances. Il est très grave que des génocidaires viennent troubler l’ordre public en proférant des menaces de mort et se permettent ensuite de nous adresser un courrier dans lequel, au nom de la «Société Civile Rwandaise en Belgique», ils s’en prennent aux «criminels tutsi», fauteurs du «génocide des Hutu». Le problème de la reconnaissance des génocides ne vaut pas que pour le cas des Tutsi. La directrice du Cclj commente : L’automne dernier, lors d’une activité pédagogique sur les génocides que nous menions dans le cadre du projet inter-écoles d’éducation à la tolérance «La haine, je dis non!», des jeunes d’origine turque ont nié avec virulence la réalité historique du génocide arménien. Cette attitude est symptomatique de l’enseignement que ces jeunes reçoivent de leurs aînés. La Turquie pratiquant un négationnisme d’Etat face au génocide arménien, je comprends que des citoyens turcs endoctrinés réagissent ainsi lorsqu’on aborde la question. Mais ce déni de mémoire est intolérable en Belgique. Notre pays a reconnu le génocide arménien depuis 1998.
Préjugés sexistes
Toujours dans le cadre de projets scolaires, le Cclj vient d’organiser un festival du film juif Parcours d’intégration, qui explore une thématique d’actualité en faisant connaître l’histoire, les cultures et les identités juives au travers de films récents évoquant un parcours d’immigration et d’intégration. Organisatrice de ces activités en tant que directrice la Maison de jeunes du Cclj, Véronique Ruff précise : Le cinéma est un excellent outil pédagogique pour véhiculer un message fort et débattre de questions difficiles avec les jeunes, en luttant contre les stéréotypes et les préjugés, dans un climat d’échanges et de dialogues inter-culturels. Une semaine après la Journée de la Femme, nous avons accueilli une classe de l’enseignement technique secondaire de la Région bruxelloise, accompagnée du professeur. Après la projection de «Nowhere in Africa», un film sur le sort d’une famille juive allemande réfugiée au Kenya sous le nazisme, j’ai suscité la réflexion de ces jeunes, en majorité arabo-musulmans, en leur demandant ce qu’ils pensaient du parcours d’intégration des protagonistes du film. Un élève m’a dit : «Cette femme est une pute!». Dans la discussion, ce jeune tout comme l’ensemble de la classe, pour la plupart des garçons, a souligné : «La femme n’a rien à dire! Elle doit suivre son mari et lui obéir!»… Les quelques filles présentes sont restées muettes. J’ai alors constaté que ces jeunes n’avaient rien compris au film. Ils n’ont pas vu sa description réaliste des difficultés d’adaptation d’une famille européenne, isolée au cœur de l’Afrique. Ils n’avaient rien à en dire, sinon que l’héroïne était «une salope». Mirjam Zomersztajn commente à ce propos : Il semble que ces formes d’intolérance se multiplient dans les écoles. Nous ne pouvons tolérer au nom du respect de la différence culturelle des pratiques quotidiennes qui asservissent les femmes et bafouent leurs droits les plus élémentaires. Nous luttons pour l’égalité entre les femmes et les hommes, pour le respect, la mixité. Ce sexisme très inquiétant se met en place dans l’indifférence générale. Véronique Ruff ajoute : La Belgique semble être un petit pays bien calme en regard de la révolte des cités et de la violence des casseurs lors des manifestations d’étudiants français, on peut se croire dans un petit pays prospère où tout va bien… Mais les contacts avec les jeunes des écoles qui viennent à nos activités et s’expriment à l’occasion des projections de films nous montrent clairement les profondes tensions qui agitent une partie de la population scolaire issue de l’immigration. Cette situation alarmante ne saurait être réduite à la question sociale, ni aux discriminations dont ces jeunes sont victimes au quotidien. Ceci dit, les conflits rencontrés lors de nos activités montrent l’impact de celles-ci et, pour cette raison, sont aussi encourageantes. Souvent, la présence de témoins accompagnant la projection de films sur des sujets difficiles comme la Shoa ou le génocide tutsi s’avère elle aussi indispensable. Ainsi, des jeunes ont ri lorsqu’une jeune fille parlait de son viol dans le film «Rwanda: Tuez les tous!», et ils se sont d’abord montrés insolents lorsque Yolande Mukasagana a ouvert le débat. Mais après l’intervention d’une autre jeune victime présente dans la salle, ils se sont confondus en excuses et ont montré à quel point ils ne savaient rien de telles tragédies. Les témoins sont essentiels…
Cultiver les valeurs démocratiques
Certes, de tels «incidents» sont significatifs et soulignent les enjeux d’une véritable éducation à la citoyenneté et de l’enseignement de la démocratie. Loin de s’en prendre à un racisme «générique», à une intolérance circonscrite aux seuls «autochtones», les activités scolaires du Cclj et les débats qu’elles suscitent montrent la réalité des difficultés de la transmission des valeurs démocratiques à des jeunes issus de zones de conflits, où la démocratie, lorsqu’elle existe, coexiste avec des pratiques d’intolérance et d’oppression des minorités. L’Empire ottoman ou l’Espagne médiévale de Al-Andalus ne peuvent servir de modèles à l’Europe de demain car ces sociétés étaient fondées sur l’hégémonie politique musulmane dont la politique de tolérance face aux minorités religieuses n’assurait pas pour autant à celles-ci une égalité de droits. Il faut multiplier les initiatives de transmission des valeurs démocratiques et d’éducation à la citoyenneté auprès des jeunes, parce que les pratiques xénophobes ou négationnistes poursuivent toujours le même objectif : détourner de leurs vraies causes les problèmes de société, en désignant des boucs émissaires comme responsables de la plupart des misères individuelles ou collectives. La banalisation de l’antisémitisme dans les écoles est inacceptable et les liens entre cette montée d’un racisme populaire et le conflit israélo-palestinien ne sauraient «expliquer» la généralisation des préjugés et stéréotypes raciaux à propos du Juif, riche, tout puissant, contrôlant les médias, la politique des Etats-Unis, etc. Minimiser ou nier la réalité quotidienne de ce «racisme primaire», c’est aussi contribuer à faire de nos écoles des centres de diffusion et d’action de la haine, qui s’en prennent aujourd’hui aux «Juifs imaginaires» pour s’attaquer à d’autres victimes demain, quelle que soit leur couleur de peau ou leur identité religieuse. Il faut encourager la rencontre, le dialogue, l’échange et la remise en question, pour mieux faire reculer les peurs et les préjugés xénophobes. Les identités plurielles et le respect des différences culturelles ne justifient pas l’indifférence aux pratiques racistes et misogynes présentes au sein de populations pourtant elles-mêmes victimes de discriminations. La création de zones libres de racisme ne se limite pas à la lutte contre l’extrême droite, mais implique aussi le refus de pratiques hostiles aux principes démocratiques de vie commune dans la Cité : la laïcité, la mixité, l’égalité… En commençant par la nécessité d’œuvrer à la transmission de ces valeurs aux jeunes dans les écoles, les prochaines générations de citoyens. La concurrence des victimes est l’une des caractéristiques fondamentales de tout conflit ethnique, où chacun des camps en présence se représente toujours comme victime du camp adverse. La multiculturalité qui nous entoure est une inestimable richesse. Encore faut-il apprendre à en exploiter les prodigieuses énergies sous peine de contribuer sans le vouloir à la gestation de réactions et d’idéologies hostiles aux valeurs de la démocratie.
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