Les révélations sur l’anarchie et la confusion qui ont régné dans l’armée, le fait qu’aux derniers jours de la guerre, le Hezbollah a été en mesure de larguer un nombre record de roquettes, qu’en outre, ces journées ont été les plus meurtrières (près d’un tiers des soldats tombés dans ce conflit le furent dans ces 48 heures fatidiques), la soumission aveugle d’Ehoud Olmert et d’Amir Peretz aux propositions du chef d’état-major -lequel a cru qu’on pouvait gagner la guerre avec des bombardements aériens- expliquent le sentiment général de frustration éprouvé et qu’éprouve encore, à ce jour, la majorité des Israéliens. Dans un tel contexte intérieur, quels sont les enjeux pour Israël et l’ensemble de la région?
Nous sommes loin, en effet, de la victoire manifeste qu’on espérait, éclatante, élégante avec un minimum de pertes, côté israélien. Les sentiments ne se discutent pas et se raisonnent encore moins. Osez prétendre que la situation n’est pas désespérée, on vous accusera d’un triomphalisme déplacé et indécent, sinon d’accointances avec le trio Olmert-Peretz-Haloutz dont beaucoup réclament les têtes. Ces sentiments de lassitude et d’abandon sont à la mesure du tempérament israélien, qui aime les situations nettes et tranchées : tout ou rien, la réussite ou l’échec, la victoire ou la défaite, l’ère messianique ou la catastrophe, mais pas ces situations mi-figue, mi-raisin qui brouillent les repères traditionnels. Il ne s’agit pas de considérer le verre à moitié plein pour équilibrer la tendance à ne le voir qu’à moitié vide, voire sans une goutte d’acquis. Il ne s’agit pas d’atténuer les douleurs, de masquer les incuries, de décharger les leaders politiques et militaires de leurs responsabilités, mais de rétablir de la nuance dans une histoire où le pire et le meilleur, et surtout le bon et le moins bon, se côtoient. Il convient de prendre ses distances avec une forme regrettable de complaisance, sinon de nombrilisme, qui consiste, pour évaluer l’état des lieux, à n’interroger que soi, à ne considérer que son camp, sans se préoccuper d’élargir la perception à ce qui se passe dans la région et au Liban en premier lieu.
Influences syro-iraniennes
Même si le Hezbollah a tenu tête, même s’il a réussi à faire du nord d’Israël une zone de combat, même si Tsahal a montré ses limites et agi en vertu de conceptions qui demandent à être examinées, des objectifs ont été atteints même partiellement. L’opération visait à changer les règles du jeu au Liban, a-t-on déclaré. Le but était de donner un coup de boutoir à une évolution qui tardait à venir et dont Israël doutait même de l’échéance. Après le départ de Tsahal en mai 2000, la présence de la Syrie n’avait plus de raison d’être. Or, il a fallu que l’appareil d’Etat syrien trempât dans l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri pour que la pression intérieure converge avec un consensus franco-américain exigeant le départ immédiat de Damas. Cette étape accomplie, il ne restait plus qu’à déployer l’armée libanaise dans le sud aux dépens du Hezbollah. Israël aurait pu attendre que cette évolution se fasse à l’aide des volontés et des pressions internes venues de l’échiquier politique libanais. La résolution de l’ONU n’ayant pas eu l’effet vertueux d’inciter le Hezbollah à plier armes et bagages, puisque ni les uns ni les autres ne semblaient vouloir ou pouvoir l’imposer, une démonstration de force favoriserait ce résultat. En d’autres termes, le but recherché était bien d’écarter de la frontière israélo-libanaise le Hezbollah et de remplacer la milice chiite pro-iranienne et pro-syrienne par une armée libanaise placée sous l’autorité d’un pouvoir politique conciliant. Cette perspective est au cœur de la résolution de l’ONU, qui a établi le cessez-le-feu. Les rapports de force entre l’armée libanaise et le Hezbollah sont tels que la première ne saurait exercer son autorité si elle n’est pas assistée dans sa mission par une force internationale conséquente. C’est également chose faite ou à faire : d’ici trois mois, plus de 15.000 soldats seront placés sur la «ligne bleue». L’acquis n’est pas mince. Israël n’a pas réussi -et il convient de méditer cet échec- à pousser le gouvernement libanais à se retourner contre le Hezbollah. Toutefois, s’il y était parvenu, c’est une guerre civile qui aurait éclaté, laquelle aurait ramené la Syrie dans le giron libanais. Israël n’a pas atteint les objectifs tactiques qu’il s’était fixé : refouler le Hezbollah au-delà du Litani, réduire le nombre de frappes sur Israël. A-t-il favorisé le gouvernement libanais dans sa confrontation avec le Hezbollah? Il est indéniable qu’une défaite plus sévère du Hezbollah aurait conforté sa liberté de manœuvre. Quoi qu’il en soit, il n’est pas improbable que le gouvernement et l’opinion publique au Liban demandent des comptes au Hezbollah : n’a-t-il pas amplement démontré qu’il est moins une organisation patriotique libanaise qu’un relais des intérêts iraniens et syriens?
Recomposition incertaine
L’Iran : plus que jamais, il apparaît comme un facteur de déstabilisation dans la région. Personne n’est dupe de ses intentions. La négociation de son programme nucléaire est difficile, voire impossible dans ce contexte. La Syrie : marginalisée par la France et les Etats-Unis, elle a retrouvé dans la crise l’occasion de revenir au premier plan. Bachar El-Assad a réitéré son alliance avec le Hezbollah et l’Iran. Il n’est pas exclu qu’il ait crié victoire pour conforter sa position si les négociations reprenaient. La tension au Sud-Liban est depuis longtemps un moyen confortable pour le régime de mener la guerre à Israël par un tiers sans avoir à mobiliser ses troupes et à exposer sa population à la riposte militaire d’Israël. Le Golan contre l’asphyxie du Hezbollah? Si le marché est séduisant sur le papier, il est encore prématuré. En outre, il faut être cohérent : souscrire à cette option, c’est admettre que le Liban redevienne une zone d’influence syrienne. L’Autorité palestinienne : dans un premier temps, les Palestiniens sont les perdants de l’affaire. L’actualité libanaise détourne l’attention du monde sur ce qui se passe à Gaza ou à Ramallah. Ce n’est pas un hasard si les roquettes «Kassam» ont cessé de s’abattre sur Sderot. Mais à moyen ou long terme, une issue se dessine si le modèle armée locale et force internationale fonctionne au Liban : il n’est pas exclu que l’on réédite le mécanisme à Gaza puis en Cisjordanie. L’Europe : elle réclame depuis des années une participation active au processus de paix. La mise en place de la force internationale est le premier acte significatif dans ce sens. Elle ne pourra que peser plus légitimement sur les décisions politiques. Il en est de même pour l’ONU, diversement appréciée comme on sait, et qui a l’occasion, cette fois, de jouer un rôle décisif pour rétablir la paix et la sécurité. Le test commence. L’opinion publique : si l’on a cru qu’avec le désengagement, Israël serait mieux compris, il est indéniable que ce répit fut de courte durée. En dépit du droit à la légitime défense invoqué par Israël, l’opinion et les medias ont assez vite basculé dans la condamnation massive. Etre pour les Libanais n’était pas un choix difficile, alors que l’enjeu véritable était le suivant : Israël ou Hezbollah? L’Egypte et la Jordanie : ils n’ont pas hésité à désigner l’agresseur et les traités de paix ont tenu bon. En dépit des épreuves multiples, les intérêts égyptiens et jordaniens convergent avec ceux d’Israël. Même l’Arabie Saoudite et le Qatar ont été fermes en blâmant le Hezbollah. Le monde arabe : qu’Israël ait atteint ou non tous ses objectifs, le monde arabe n’ignore guère la capacité de riposte d’Israël. On s’y prendra à deux fois avant de l’agresser une nouvelle fois dans son sanctuaire. Mais parallèlement à cette dissuasion retrouvée, Israël ne peut pas ne pas mener une réflexion profonde et sincère. Cette image a un revers : si elle dissuade nos ennemis de reprendre les armes, elle barre auprès de l’opinion arabe la voie à toute réconciliation. En quoi cette semi-victoire pèse-t-elle sur ces évolutions présentes et à venir esquissées ici? A défaut de se dégager pleinement, clairement, elles apparaissent comme des options, des scénarios : possibles, éventuelles, mais non irréversibles.
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