Tristesse et morosité

L’état d’esprit de la population israélienne, au lendemain de la guerre du Liban, est très sombre. Trop de choses se sont mal passées. Oui! Si les résultats des opérations menées en territoire libanais avaient été quelque peu satisfaisants, si le Hezbollah était un tant soit peu affaibli, si Hassan Nasrallah s’était retiré de la scène ou en avait été retiré de force, peut-être les terribles sacrifices auxquels les Israéliens ont consenti auraient-ils été mieux acceptés. Mais l’Israélien de la rue considère, avec une terrible amertume, qu’il a payé un prix insupportable pour… pratiquement rien. Bien sûr, l’armée libanaise se déploie au sud du pays, et la FINUL est renforcée, mais le prix des opérations menées entre le 13 juillet et le 21 août est incommensurable.

Du point de vue israélien, le bilan le plus insupportable est certainement celui des soldats tués au combat. Quand on ouvre son journal, non sans appréhension, et que l’on voit s’étaler en pleine page les visages de ces jeunes hommes, qu’ils aient 19 ou 20 ans ou soient des réservistes de 30 ou même 40, le cœur se brise. Tant de vies pleines de promesses et de défis, tant de jeunes gens arrêtés en pleine course, tant de garçons extraordinaires dont on peut imaginer quelle précieuse contribution ils auraient pu apporter à la société israélienne dans tous les domaines… Tous brillants, tous volontaires, tous prêts à tous les sacrifices, tous des idéalistes… C’est cela qui est, pour nous, le véritable crève-cœur. Car ces jeunes hommes souriants et dévoués à leur peuple, qui sont allés au combat d’un seul élan, sans réfléchir, répondant à l’appel de leurs commandants, ne savaient pas en se jetant dans la bataille à quel point leur armée était désorganisée, à quel point le haut-commandement de Tsahal était désordonné, à quel point les ordres du gouvernement avaient été donnés avec une absence totale de réflexion… Israël, c’est au fond un tout petit pays, comme la planète du Petit Prince. Chacun de nous, qu’il habite à Jérusalem ou à Tel-Aviv, connaît un soldat tué, ou un soldat blessé, ou bien on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui… C’est un deuil collectif qui nous saisit tous à présent. Mais il ne faut pas non plus oublier les pertes civiles. Les missiles qui se sont déchaînés sur les villes du nord, de Nahariya à Nazareth, en passant par Haïfa et Tibériade, ont causé la mort de beaucoup de gens, et ce sont toujours des histoires très tristes. Je pense en particulier à ces pauvres travailleurs des chemins de fer sur lesquels une roquette s’est abattue dans l’atelier ferroviaire de Haïfa… Ces bombes aveugles destinées à tuer ont aussi touché plusieurs villages arabes, comme Majd el Krum ou Mghar, car le cheikh Nasrallah se fiche bien de l’ethnie, de la religion ou de l’origine nationale des personnes qu’il assassine. Naturellement, les plus démunis, ceux qui n’ont ni abri, ni bunker, ni pièce de sécurité et ne savent où se cacher, ceux qui vivent dans des cahutes en bois, des bidonvilles ou des maisons mal construites ont beaucoup plus souffert que les riches. La télévision nous montre des trous béants qui s’ouvrent sur de pauvres appartements dénués de tout, ou les quelques possessions des gens ont été saccagées par l’explosion.

De profondes cicatrices

Ce sont ces morts inutiles, ces soldats tués pour rien, ces jeunes qui auraient tant voulu fonder une famille et avoir des enfants, et ces pauvres gens qui n’ont pas su s’abriter lorsque les sirènes ont retenti, qui font le plus mal au cœur. Pour ce qui est du reste, de toutes les destructions matérielles, Israël saura reconstruire. Relativement vite. Si l’on connaît les Israéliens, on sait que les maisons détruites seront reconstruites, les rues seront réparées et asphaltées, les conduites d’eau seront rétablies, les poteaux électriques seront remis en place. Mais la confiance, elle? Comment les habitants de Kyriat-Shmonah, la seule ville du «doigt de la Galilée», une ville qui depuis des années est sous la menace des roquettes et a été attaquée cet été par des centaines de missiles destructeurs, comment ces habitants pourraient-ils reprendre confiance? Cette fois-ci, bien des habitants du nord le disent : Nous ne reviendrons pas. Nous ferons notre vie ailleurs, nous chercherons ailleurs du travail et un logement, mais nous ne sommes plus prêts à vivre ce que nous venons de vivre… Parmi les grands secteurs touchés dans le nord, il faut souligner à quel point le tourisme et l’agriculture ont été frappés. La guerre a eu lieu durant la meilleure saison touristique, une saison qui, d’après les réservations des hôtels, appartements et «zimmerim», s’annonçait exceptionnelle. Comme après les attentats de la dernière intifada, le tourisme reprendra, mais il faudra du temps. Car pourquoi le touriste français, belge ou britannique irait-il passer ses vacances dans une zone de combats? Ce tourisme, que l’on avait patiemment rétabli depuis la fin de l’intifada, s’est écroulé et de nombreuses familles du nord ont été ruinées. Quant à l’agriculture, elle a été triplement frappée : les travailleurs qui devaient effectuer la cueillette ont été mobilisés ou sont partis et les fruits pourrissent sur les arbres, des champs et des vergers ont été détruits par les roquettes qui ont déclenché de gigantesques incendies, et malheureusement beaucoup de pillards se sont servis en faisant leur récolte «personnelle» dans les vergers à fruits.

Responsabilité partagée

Le 28 mars dernier, en mettant leur bulletin dans les urnes, les Israéliens avaient donné un signal fort : ils avaient exprimé leur désir que le prochain gouvernement s’attaque enfin aux problèmes économiques et sociaux très graves dont souffre Israël. Ils voulaient un gouvernement civil, un gouvernement qui ne leur parle pas de guerre et d’armée, mais qui s’attache à résorber le fossé entre les riches et les pauvres et qui investisse beaucoup plus dans l’éducation, la recherche, les arts et la santé. Nous nous étions tant réjouis en constatant qu’au sein du triumvirat de tête, Olmert, Peretz et Livni, il n’y avait pas de général ou de va-t-en-guerre invétéré… Trois mois plus tard, le gouvernement israélien s’est engagé sur un coup de tête dans une aventure inutile, terriblement coûteuse, qui l’empêchera certainement de réaliser ses objectifs sociaux. Cette guerre a coûté des sommes gigantesques, il faudra remplacer les armements utilisés ou détruits, le budget de la défense va à nouveau augmenter et c’en est fait des grands projets sociaux… Au cours de ce conflit extrêmement violent, tant pour les Israéliens que pour les Libanais, beaucoup d’entre nous ont été saisis d’une très, très profonde tristesse en voyant les villages du Sud-Liban détruits, les quartiers de Beyrouth rasés, les routes défoncées, les ponts explosés, les villageois terrorisés, les enfants blessés, le village de Cana dévasté. Il n’y a pas un homme digne de ce nom qui n’éprouve un sentiment de douleur en voyant ces ravages, ces destructions et ces morts inutiles. Mais d’un autre côté, le Liban, depuis le retrait israélien sur la frontière internationale en 2000, a sciemment laissé s’implanter sur son territoire une guérilla meurtrière dont le seul but, oui le seul but, est la destruction de l’Etat d’Israël. Le Liban avait-il la capacité d’empêcher cette guérilla terroriste de faire de son sol un sanctuaire? C’est une autre question… Peut-être que non, peut-être n’en avait-il pas la force. Reste qu’en droit international, et du point de vue du bon sens, un Etat ne peut en aucun cas être autorisé à laisser croître et se développer sur son territoire une milice surarmée dont le seul but est d’attaquer le pays voisin et de tuer le plus possible d’habitants! Le Liban, le gouvernement libanais, la classe politique libanaise portent une très large part de responsabilité dans les destructions et les morts qui ont endeuillé la population. Cela n’atténue certes pas la douleur que tout homme, tout humaniste doit ressentir en voyant ces terribles images, mais il faut quand même bien préciser les responsabilités et ne pas faire reposer toute la culpabilité de ce drame sur le seul peuple israélien.

]]>