La seconde guerre du Liban laisse aux Israéliens un goût amer. Le meilleur et le pire s’y côtoient. De haut en bas, du front à l’arrière, des pouvoirs publics aux autorités militaires, de la classe politique à la classe médiatique, nul ne sort indemne de ce mois troublé et troublant. En premier lieu, pensons à ceux qui n’en sortiront plus définitivement : les 116 soldats et les 40 civils dont la vie a été fauchée sur le champ de bataille ou dans les champs de Haute et de Basse-Galilée, à leur domicile ou sur leur lieu de travail, et dont les familles portent le deuil en se demandant si cela avait un sens, en cherchant à se convaincre qu’il faudrait pouvoir en trouver un pour que la disparition de leurs chers paraisse moins absurde. Mais pourra-t-on, dans un mois, dans un an et plus tard encore, désigner une évolution positive et manifeste à la frontière libanaise, dont on pourra dire qu’elle n’est advenue que parce qu’il y eut la guerre? Quand bien même la protestation s’effiloche, quand bien même le gouvernement resterait en place, Israël est en crise. D’une certaine manière, le maintien d’Olmert à son poste en sera un signe. Cette crise est psychologique : nous sommes perplexes, hébétés. Et non parce que l’on se serait rangé à l’idée lancée par la droite que le désengagement unilatéral fut un échec. Avons-nous gagné? Avons-nous perdu? se demande-t-on. En général, la question est superflue : les faits confirment l’une ou l’autre des options. Cette fois, elles sont toutes deux pertinentes. Ce fut une drôle de guerre, pas au sens qu’avait la formule lorsqu’elle fut inventée pour désigner cet état de ni guerre ni paix entre septembre 39 et mai 40. Drôle de guerre, parce que nous avons été surpris sur tous les fronts. La guerre avait débuté avec une unanimité considérable. Nous nous posions une seule question, nous regardant dans le miroir; cette guerre, cette guerre, est-elle juste? Et le miroir de nous répondre, avec une belle assurance : c’est la plus juste des guerres. Le droit international et le droit tout court étaient avec nous, la légitime défense; il y avait, pour une fois, un agressé et un agresseur clairement identifiés. La question qui ne nous est jamais venue à l’esprit au début des hostilités, était : allons-nous la gagner? C’était l’évidence. Comment en aurait-il pu être autrement? Il faut s’y résoudre : il en a été autrement. On peut bien regretter aujourd’hui que la guerre ait duré deux jours de trop (33 soldats sur les 116 ont péri lors de ces 2 journées fatidiques). On aurait pu l’interrompre à la fin de la première semaine comme l’a préconisé le conseiller d’Amir Peretz, David Ivri : Tsahal avait déblayé le terrain, le temps était venu pour la diplomatie de prendre le relais. Il n’a pas été écouté. La vérité est qu’avec une unanimité impressionnante -exceptionnelle dans une démocratie d’opinion aussi mouvementée et énergique que la nôtre-, la presse, les politiques et l’opinion, y compris ceux qui subissaient de plein fouet les roquettes, suppliaient à qui voulait les entendre : Condolleeza Rice, Kofi Annan, les ministres en visite, de France et du Japon, de laisser quelques jours sinon quelques semaines à Tsahal afin qu’il fasse le travail, achève sa mission d’écraser le Hezbollah. Un contexte difficile La confiance dans le sort des armes était absolue au point qu’on redoutait un cessez-le-feu imposé prématurément. Faut-il rappeler que lorsque Amos Oz, A.B. Yehoshua et David Grossman appelèrent le gouvernement à déclarer un cessez-le-feu -c’était trois jours avant que le fils de Grossman ne meure-, ils furent considérés, au mieux, comme des intellectuels naïfs et bien-pensants, au pire comme des traîtres qui seraient mieux inspirés de retourner écrire leur prochaine fiction au lieu de se mêler de matières où ils n’y comprennent goutte. Les Israéliens ont beau jeu aujourd’hui de se retourner comme un seul homme contre le trio infernal Olmert-Peretz-Haloutz. Ils les ont soutenus jusqu’aux derniers jours. Olmert et Peretz ont joui jusqu’à la dernière semaine de la guerre d’une cote de popularité qui faisait rougir d’envie Netanyahou et Barak. Il n’est pas inconcevable qu’ils aient cru, par cette opération, gagner leurs galons en matière de sécurité, ce qui leur aurait offert l’indispensable légitimité sécuritaire pour mettre à exécution le retrait de la Cisjordanie. Plus dure sera la chute. En démocratie, les citoyens ont le droit, et parfois le devoir, de juger le chef de l’Etat non à ses intentions qui peuvent être bonnes, mais à ses résultats, surtout s’ils sont médiocres. Mais attention, ne nous trompons pas de scène : l’Etat n’est pas un supermarché où des citoyens-clients viennent se procurer des biens et protestent avec véhémence lorsque la marchandise n’est pas livrée à temps ou qu’elle s’avère défectueuse. Le citoyen n’est pas un consommateur, et la logique consumériste n’a rien à faire dans l’espace politique. Il y a là une sorte d’infantilisme, un comportement d’enfant gâté qui en dit long sur la culture politique qui règne dans le pays. Certes, le contexte est pénible et inspire quelque répulsion légitime : dans la semaine qui a suivi la guerre, on a appris tour à tour la mise en examen de deux ministres, l’un pour corruption, l’autre pour comportement incompatible avec ses fonctions; ce fut ensuite les soupçons de viol et de harcèlement sexuel imputés au Président de l’Etat en personne; enfin, on apprenait que le chef d’état-major avait donné des instructions de vente à son conseiller financier quelques heures après l’enlèvement des deux soldats concernant son portefeuille d’actions. Il n’y avait pas lieu de l’accuser de délit d’initié, mais cela ne faisait qu’ajouter au climat déjà bien pénible. Si nos élites ne sont assurément pas meilleures que celles qui œuvrent en Europe, elles ne devraient jamais oublier qu’elles ont l’autorité d’envoyer des jeunes sur le champ de bataille, et que cela oblige. Développer le social Surprise encore de constater que les équipements militaires étaient défectueux ou tout simplement manquaient à l’appel. Il fut accablant d’apprendre que des parents ont dû réunir des fonds personnels pour fournir des gilets pare-balles. Ou bien encore que, faute d’intendance qui n’avait pas suivi et de logistique qui avait failli, des soldats privés d’eau et de nourriture durent se ravitailler dans les vergers situés aux alentours. On voit bien que c’est l’Etat qui a failli à sa mission. L’abandon de l’arrière, en l’occurence, la population du nord du pays, a été la faute la plus grave. Il y eut le front et ses problèmes de ravitaillement, il y eut surtout l’arrière et sa désolation. La guerre a révélé l’ampleur de la crise intérieure, l’aggravation des disparités sociales, la réelle détresse dans laquelle sont plongés en temps de paix, et à plus forte raison en temps de guerre, ceux qui, privés de moyens, se sont retrouvés, un mois durant, dans des abris insalubres. Etait-il si difficile de les équiper de climatiseurs expédiés en urgence, à l’initiative de l’Etat? Et que dire de cette inégalité flagrante entre localités juives et localités arabes, dans lesquelles on n’a jamais construit un seul abri? Ce fut la belle et grande heure, certes, des associations caritatives et des mécènes, ce fut l’heure la plus désastreuse pour le service public. Ce n’était pas la Nouvelle-Orléans, mais on est logé à la même enseigne. A force de se désengager du social, parce qu’il coûte, parce qu’il est improductif, l’Etat faillit à sa mission de service public. Aussi, pour restaurer la confiance durement atteinte et réparer les torts commis envers les plus démunis, en dépit des nouvelles menaces stratégiques auxquelles Israël doit se préparer, c’est plus que jamais le moment de redonner au social la priorité depuis trop longtemps révolue. Peretz et Olmert peuvent trouver là l’occasion de se refaire une virginité. C’est, somme toute, sur ce programme que le premier avait mené sa campagne. Le gouvernement se relèvera-t-il de la crise qui l’affecte? Il ne peut s’en sortir que s’il reprend l’initiative tous azimuts : dans le nord, en priorité; dans le social, en général; quant à la confrontation militaire avec ses voisins, il devra être vigilant sur l’évolution au Liban. Si Olmert renonce définitivement au désengagement unilatéral, qu’il n’en déduise pas qu’il peut se permettre de rester les bras croisés. A la faveur de la confrontation avec le Hezbollah, n’est-il pas temps de considérer que les Palestiniens ne sont pas le défi stratégique majeur et existentiel d’Israël, comparé à la menace iranienne?
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