A force d’être obnubilés par les faits et gestes répréhensibles de nos représentants, à force de ne s’occuper que des hommes qui font la politique, on finit par oublier les citoyens qui subissent cette politique.
Interrogée sur la désignation éventuelle du député travailliste Ghaleb Majadleh comme ministre de la Culture, des Sciences et des Sports, lequel est le premier Arabe israélien à être membre du gouvernement depuis la création de l’Etat d’Israël, la députée d’extrême droite, Esterina Tartman, a répondu par une de ces tonitruantes déclarations dont elle est coutumière, que le sionisme subirait là une défaite majeure. Le scandale de ses propos n’a pas peu contribué à assurer l’investiture de Ghaleb Majadleh par le gouvernement et la Knesset. Voter contre aurait été interprété comme un acquiescement tacite à son discours. Et il n’est pas exclu qu’ayant étalé au grand jour sa xénophobie, elle ait été dans le collimateur des médias : à la première occasion, au premier faux pas, le piège s’est refermé sur elle. Et c’est ce qui s’est passé quelques semaines plus tard à peine, lorsqu’elle s’est vantée avec un incroyable aplomb d’avoir une maîtrise en gestion qu’elle n’avait jamais méritée. Pour une fois, il n’a pas été nécessaire de recourir à la Cour suprême pour empêcher son investiture comme ministre du Tourisme. Avigdor Liberman a dû reculer sous la pression et la sanction de l’opinion. On l’a échappé belle et notre honneur est sauf. Et cependant, le scandale véritable, à peine évoqué, n’est-il pas celui d’avoir dû attendre près de soixante ans pour qu’un ministre d’origine arabe siège au gouvernement ?
Nomination prétexte ?
Longtemps on a pensé qu’une nomination symbolique de cet ordre viendrait sceller la fin du conflit israélo-arabe et la conclusion d’un traité de paix, et signifier le commencement d’une nouvelle ère. Mais plus la solution tarde à venir, plus l’argument est apparu comme un prétexte. Prétexte pour accorder aux Arabes le droit de s’organiser politiquement et d’être représentés à la Knesset, tout en veillant soigneusement à les maintenir à l’écart de l’Exécutif. Cette nomination est donc un précédent, et même une réparation. Certains estiment que « mieux vaut tard que jamais », d’autres jugent que c’est « trop peu et trop tard » par rapport aux revendications des Arabes israéliens. Il faut, à cet égard, féliciter la ministre de l’Education, Youli Tamir, d’avoir ordonné de calculer le financement des cours dispensés dans les écoles primaires à partir de critères socio-économiques universels et non plus selon des considérations privilégiant les enfants juifs à leurs camarades arabes. Si on a longtemps expliqué les inégalités par des pesanteurs sociologiques et culturelles propres aux Arabes, on admet aujourd’hui, et jusque dans les hautes sphères de l’Etat, que cette inégalité a été le fait des pouvoirs publics. De manière générale, il semble acquis pour l’opinion juive que, tôt ou tard, le gouvernement devra prendre en compte ces doléances et abolir ces inégalités budgétaires. Mieux encore, le chef du service de Sécurité intérieure (Shin Beth), Youval Diskin, soucieux de pointer du doigt la radicalisation nationaliste et/ou islamiste parmi les Arabes israéliens susceptible de constituer « un danger stratégique pour l’avenir du pays » a, dans la foulée, aussitôt ajouté que le seul remède pour enrayer cette tendance n’est ni militaire ni sécuritaire, mais bien économique et sociale : Egalité ! Egalité ! Egalité ! Il y va de la réalité de la démocratie israélienne comme de l’intérêt supérieur du pays. Le jour où il y aura insurrection, on pourra toujours déplorer le vandalisme et la casse des fauteurs de troubles, les responsables politiques, qu’ils soient de gauche ou de droite, n’en sortiront pas indemnes. Si ces mesures sont prises, il ne faut guère espérer la reconnaissance des élites intellectuelles et politiques représentant les Palestiniens d’Israël, comme ils se désignent aujourd’hui. La tendance qui y domine aujourd’hui consiste à refuser ne serait-ce qu’à prendre acte de ces avancées démocratiques dans la longue marche pour l’égalité, au nom d’une culture politique radicale qui voit dans toute concession de cet ordre la reproduction du rapport de l’esclave obséquieux envers son maître, et même du colonisé envers le colonisateur.
Poursuivre la démocratisation de l’Etat
Quand bien même ces élites intellectuelles et politiques arabes persistent dans cette attitude de dédain structurel, il importe qu’Israël poursuive sa démocratisation et éteigne de lui-même les foyers d’inégalité qu’il a entretenus et trop longtemps maintenus. Il y va de l’avenir de l’Etat d’Israël comme Etat juif et démocratique. Car tel est bien l’enjeu du débat. Ils estiment, en effet, que tant qu’Israël est ainsi défini, il n’est pas et ne sera jamais une démocratie, mais une ethnocratie. Cette attitude ne date pas d’aujourd’hui, mais tant que cette expression épousait un vocabulaire marxiste et/ou nationaliste panarabe, son écho était limité et perçu comme une atteinte directe à la légitimité d’Israël. Si ce discours revendicatif est aujourd’hui plus audible, c’est qu’au lieu d’invoquer « la révolution », « la lutte des classes » ou « l’exploitation de l’homme par l’homme », c’est aux références de la démocratie libérale et aux valeurs du multiculturalisme que l’on s’appuie désormais pour remettre en cause la notion d’Etat juif. Or, une partie de l’opinion israélienne est sensible à ces arguments sans pour autant estimer que la démocratisation à poursuivre exige la remise en cause d’Israël comme Etat juif. Pourvu qu’on donne à cette dernière notion une définition objective et symbolique (majorité juive, loi du Retour et culture dominante hébraïque) qui ne fait pas obstacle aux droits individuels et collectifs. Ce n’est pas la présence de ce pôle radical qui fait problème : il est bon qu’il existe pour faire bouger les mentalités. C’est l’absence d’un pôle modéré qui est regrettable sinon inquiétante. Cette absence contribue à renforcer la culture du ressentiment côté arabe et celle de la méfiance côté juif. Il est navrant de constater qu’au terme de presque soixante ans de coexistence, inégale il faut le répéter, entre Juifs et Arabes citoyens d’Israël, la position des leaders n’est guère différente de celle de leurs homologues des pays arabes : dans le meilleur des cas, ils reconnaissent l’existence politique d’Israël, mais ne lui concèdent aucune légitimité sur le plan idéologique. Face à cette évolution, on pourrait réagir autrement et se dire : pourquoi avons-nous besoin de cette reconnaissance? Nous existons, un point c’est tout, et cela ne dépend nullement du bon vouloir des Arabes. C’est là que l’histoire d’Israël est susceptible de rejoindre l’histoire juive : à ne pas être reconnue dans sa légitimité par nos voisins, c’est l’inquiétude éternelle d’Israël que nous retrouvons. Ce que d’autres appellent, avec moins de bienveillance, la « paranoïa juive ». La conjonction de ces deux discours radicaux n’est pas souhaitable : c’est persister dans la logique du conflit au lieu de suivre la logique de la délibération commune. La politique n’est plus alors qu’un espace conflictuel où s’affrontent des intérêts contradictoires -ce qu’elle est en partie- au lieu d’être envisagée également comme une sphère de conciliation. Bref, c’est voir dans les rapports entre Juifs et Arabes un jeu à somme nulle dans lequel il ne peut y avoir fatalement qu’un gagnant et un perdant, au lieu de les concevoir comme un jeu où tout le monde est gagnant, puisque la démocratie triomphe et se perfectionne. Les Palestiniens d’Israël sont convaincus que leur exclusion sinon leur expulsion est programmée. De leur côté, les Juifs sont convaincus que les Arabes israéliens n’ont pas renoncé à la revanche. Ces fantasmes ne peuvent être dédaignés comme des lubies ou des manipulations. Ils tiennent à la psyché profonde des deux peuples avec leurs histoires et leurs blessures respectives. Il faut cependant commencer de toute urgence à désamorcer la bombe. C’est à l’Etat d’Israël de faire par les actes ce qui est en son pouvoir pour restaurer la confiance. Mais le mouvement ne pourra se poursuivre dans le bon sens que si, avec bon sens justement, les Arabes résistent à la tentation de camper sur des positions extrêmes.
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