Winograd fera-t-il chuter Olmert ?

Le rapport Winograd est accablant. Il révèle des fautes de gestion, des erreurs d’appréciation, des dysfonctionnements, des insuffisances et des carences graves dans le processus de décision politique et militaire. C’est un véritable audit de l’action gouvernementale dans ses rapports avec l’armée qui est ici dressé. Sans ménagement, sans concession, dans le souci exclusif de poser les premiers jalons d’une culture de décision et d’organisation qui ont toujours fait défaut en Israël depuis sa création.

La spontanéité et l’impulsion ont toujours été préférées à la planification et à l’élaboration méthodique. Israël a été bâti sur le tas, et l’on estime globalement que si les choses se sont toujours déroulées ainsi, c’est que tel est notre style, désinvolte et brouillon, et qu’il faut en prendre son parti. Toutefois, à ne se pencher que sur le processus de décision, on en vient à évacuer la décision elle-même. On a reproché à Ehoud Olmert d’avoir pris soin de créer une commission gouvernementale, dont il désignait lui-même les membres. En outre, à la différence d’une commission judiciaire dont les recommandations sont des ordres, le gouvernement dispose, lui, d’une liberté de manœuvre assez large, puisqu’il est libre et souverain d’accepter ou de refuser les dites recommandations. On en a vite conclu que cette commission était « bidon », sans tenir compte du fait que les personnes désignées par le Premier ministre étaient non seulement compétentes et intègres, mais, de plus, réputées pour leur rigueur, leur indépendance et leur esprit critique. Winograd apportait avec lui l’expérience des commissions précédentes qu’il a présidées dans un passé récent; Ruth Gabizon est connue et souvent contestée pour son franc-parler, son tempérament qu’elle compense par un esprit méthodique. Enfin, Yehezkiel Dror est un professeur émérite d’administration publique à l’Université hébraïque de Jérusalem qui, de tous les spécialistes dans ce domaine, a de tout temps mis en garde les pouvoirs publics contre le laisser-faire et le laisser-aller qui a trop souvent caractérisé la politique des pouvoirs publics en Israël. A cet égard, les attentes n’ont pas été déçues : le rapport fait des vagues, ébranle durement le gouvernement, Olmert lui-même est obligé de manœuvrer, de battre en retraite sans s’avouer pour autant vaincu. Il est encore trop tôt pour décréter si la caravane (le radeau plutôt) passe.

Que savait-il ?

On ne le dira jamais assez : la démocratie israélienne est faite d’ombres et de lumières, son bilan est fait de conquêtes majeures et d’inquiétantes déficiences. Plus d’un qui ne vit pas sur place admet volontiers ne rien comprendre, et il n’est pas sûr que le privilège de vivre en Israël offre aujourd’hui un réel avantage pour tenter de démêler la situation. C’est tout de même extraordinaire : sans avoir été porté aux nues comme son prédécesseur à la tête du gouvernement, Olmert a été néanmoins accueilli avec bienveillance lors de son entrée en fonction. Prenant la décision de riposter à l’agression du Hezbollah par une opération militaire d’une certaine envergure, il a joui de l’approbation générale au point que la Knesset, il faut s’en souvenir, a retenu son souffle et observé un silence religieux lorsque le chef du gouvernement s’y est rendu pour prononcer devant ses représentants élus son discours à la nation. Il n’y avait alors que sa propre fille pour manifester et condamner l’opération. Plus dure sera la chute : un an après la formation de son gouvernement, le voilà voué aux gémonies, pour ne pas dire livré aux chiens. On brûle l’icône que l’on a naguère encensée. Il est indéniable que les affaires de corruption ont sérieusement terni son image : les enquêtes qui le menacent, les affaires de mœurs du président Katsav et du ministre Ramon, l’implication récente de son ministre des Finances et allié politique, d’un côté, et de l’autre, cette légèreté avec laquelle il envoie de jeunes soldats à la guerre sans qu’elle ait été dûment préparée, il est indéniable que cette conjonction est fatale. Mais cette précipitation qu’on lui reproche lui a valu initialement des compliments unanimes. Ceux qui aujourd’hui le martèlent se sont bien abstenus de le dire à l’époque : et pour cause, ils rêvaient tous d’en découdre. Certes, nul d’entre nous ne savait ce que lui, en tant que chef du gouvernement, aurait dû savoir : que la riposte du Hezbollah frapperait Haïfa et tout le nord du pays à coup de roquettes et de missiles, que les abris n’étaient pas fonctionnels. S’il le savait, pourquoi n’a-t-il pas réfléchi à deux fois avant de s’engager ? Et s’il l’ignorait, que diable fait-il à ce poste ? Mais après un mois d’exercice du pouvoir seulement, pouvait-il le savoir réellement ? Et qui aurait osé lui dire au sein de l’armée que les soldats sont mal entraînés, que les équipements sont déficients ? Olmert n’est pas sans reproches, mais l’opinion et la presse peuvent-elles se défouler ainsi sans procéder, dans le même temps, à notre propre autocritique et notre propension à privilégier l’option militaire ?

Condamnés au succès

De cela, le rapport Winograd ne dit mot. Olmert est fautif car il n’a pas examiné, comme il l’aurait dû, l’adéquation des moyens aux fins. Soit. Mais il y a tout de même quelque chose de paradoxal dans toute cette affaire : d’un côté, cette guerre a été de toutes les opérations militaires menées par Israël celle qui dans le pays, dans la communauté internationale et même parmi les pays arabes modérés, a joui de la légitimité la plus grande. Elle fut la plus justifiable sinon la plus juste, puisqu’elle répondait à une agression et à une violation du territoire israélien sur lequel la souveraineté israélienne est indiscutable, et que nous avions en face le Hezbollah pour lequel personne de sensé n’a les yeux de Chimène comme c’est le cas lorsqu’ils s’agit des Palestiniens dont une partie des revendications est parfaitement défendable. Certes, la conduite de la guerre avec le bombardement intensif sur des installations civiles ou encore l’acharnement improductif sur les quartiers de Beyrouth ont suscité bien des critiques, dont certaines amplement justifiées comme, par exemple, l’emploi interdit des bombes à fragmentation, mais globalement les résultats à long terme demandent une perspective dont nous ne disposons pas encore. Quoi qu’il en soit, on peut se demander pourquoi la première guerre du Liban, pourquoi la première intifada et la seconde également n’ont pas fait, elles aussi, l’objet d’une commission d’enquête. N’y a-t-il pas des réflexes conditionnés, des précipitations, des automatismes plus manifestes et préjudiciables encore et qui durent depuis quarante ans sur lesquels on aurait souhaité voir la commission Winograd ou une autre prendre position ? La cause d’Olmert semble perdue et s’il persiste, c’est qu’il croit encore pouvoir changer le cours des choses. La politique israélienne nous a habitués à de tels revers d’opinion que l’on peut comprendre pourquoi il s’accroche. Sortir un an après sa nomination, c’est laisser un bilan plus que médiocre. Y a t-il eu une seule réforme, une seule mesure, une initiative quelconque significative prise en un an, qui laissera quelque trace dans l’histoire ? Malheureusement, non. Or, les enjeux sont pourtant décisifs : en matière sociale, Olmert doit encore faire la preuve qu’il peut non seulement déclarer la guerre à la pauvreté, il faut encore voir un début de résultat sur le terrain. Il s’est contenté, jusqu’à présent, de nommer tardivement le ministre des Affaires sociales, au demeurant respecté et respectable. Mais une fois de plus et sans avoir à négliger l’action intérieure qui est capitale, si Olmert et son parti Kadima veulent assurer leur survie politique, c’est sur le terrain des négociations diplomatiques que la majorité actuelle doit montrer sa détermination. Pour favoriser cette tendance, l’opinion apprécierait nettement qu’Olmert et Peretz cèdent la place à Tsipi Livni et à Ehoud Barak. Mais que ce soit ce nouveau duo ou le précédent, les uns comme les autres sont condamnés au succès. Faute d’imprimer leur exercice du pouvoir par une action significative en impulsant une nouvelle donne, ce qui ne doit pas arriver arrivera : Benyamin Netanyahou retournera aux affaires.

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