En réplique aux caricatures danoises de Mahomet, les Iraniens avaient lancé un concours de caricatures sur la Shoa pour tester les limites de la liberté de la presse dans les pays occidentaux. Au final, cela donne un ramassis de dessins duquel l’humour est naturellement absent, et où se mêlent diverses thèses «fourre-tout», de l’antisémitisme à l’anti-impérialisme, en passant par Israël et, bien sûr, la Shoa. Le Cclj a fait parvenir à l’Ambassade d’Iran en Belgique une lettre manifestant son indignation face à cette nouvelle flambée négationniste et aux appels de Mahmoud Ahmadinejad à la destruction d’Israël. Un courrier resté à ce jour sans réponse.
L’Iran, en position délicate sur le plan international en raison des lourdes suspicions qui pèsent sur lui et sur son programme de recherches nucléaires, a vu dans la polémique autour des caricatures de Mahomet, l’opportunité politique d’affermir sa position dans le monde musulman. L’idée du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, déclarant que l’Etat d’Israël devait être rayé de la carte, était de faire organiser par la municipalité de Téhéran et le quotidien qui lui est attaché, Hamshahri, une exposition qui illustrerait et prolongerait sa déclaration du 6 décembre 2005 à une chaîne de télévision iranienne : Certains pays européens persistent à dire que durant la Seconde Guerre mondiale, Hitler brûla des millions de Juifs et les mit dans des camps de concentration. Tout historien, commentateur ou scientifique mettant en doute cela est mis en prison ou se voit condamné. Bien que n’étant pas d’accord avec cette vision-là, à supposer que cela soit vrai, si les Européens étaient honnêtes, ils devraient céder quelques-unes de leurs provinces (comme en Allemagne, en Autriche, ou dans d’autres pays) aux sionistes et les sionistes pourraient alors créer leur Etat en Europe. Proposez un endroit en Europe et nous soutiendrons cette proposition! Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette idée négationniste n’a guère choqué les participants au concours : le comité de sélection du prix reçut plus de 1.000 dessins dont près de 260 furent retenus pour cette exposition et publiés sur le site internet de l’association Irancartoon. Ces travaux viennent du monde entier, de l’Afghanistan au Brésil, du Danemark à Cuba, en passant par l’Italie, l’Espagne, la Chine, la Turquie, l’Inde, même les Etats-Unis, mais le plus gros du contingent reste iranien.
Des intentions clairement antisémites et révisionnistes
Ce qui frappe d’entrée, c’est que la majorité des contributions ne sont pas des dessins d’humour. Ils sont simplement l’illustration des thèses du président Ahmadinejad faisant le lien de causalité entre la Shoa et Israël et ce premier argument des révisionnistes : pour dédommager les victimes de la Shoa, on leur aurait donné la Palestine; au passage, les Juifs auraient largement profité de l’exploitation de leurs malheurs et auraient rémunéré les Etats-Unis pour arriver à leurs fins. Ce syllogisme mensonger est monnaie courante. Il est exploité par un caricaturiste américain (?) du nom de Forrid qui, jouant sur les mots de «How low costs», paie l’oncle Sam pour prix de la Palestine. La représentation du Juif corrupteur est digne des pires dessins du Stürmer. Nous sommes dans la pure tradition antisémite. Une autre catégorie de dessins avance l’idée que la Shoa est utilisée par les Juifs pour dissimuler leurs crimes présents. Dans la contribution de l’Iranien Mahmoud Nazari, un Juif cache sous le tapis de l’Holocauste les ruines du Liban. Il y a la position révisionniste radicale : la Shoa est un mensonge pur et simple, une fabrication qui permet les exactions de Tsahal. C’est le sujet de ce dessin de l’Iranien Behnam Bahrami qui montre un Juif aux dents de vampires dont le nez de Pinocchio transperce une colombe ensanglantée. On touche parfois à l’ignominie, comme dans ce dessin qui montre Hitler couchant avec la petite Anne Frank et qui lui dit : N’oublie pas de mentionner cela dans ton journal. Ce dessin d’origine belge, comme d’autres exposés à Téhéran, avait été publié en Europe bien avant l’organisation de cette manifestation. Elle n’intervient donc que comme une opportunité de plus à l’expression d’un antisémitisme bien présent. Une catégorie revient également : c’est l’idée que la Palestine est enfermée dans l’histoire de l’Holocauste. C’est ce qu’illustre l’Italien Alessandro Gatto qui montre un Palestinien prisonnier derrière les barreaux que forment les rayures d’un costume de déporté. Il y a aussi cette volonté de minimiser la destruction des Juifs d’Europe dans une bataille de chiffres. Où est le véritable Holocauste? s’interroge le Danois Jorgen Bilsc, opposant les martyrs juifs aux 15 millions d’enfants qui, chaque année, meurent de malnutrition dans le monde, et même aux 6 milliards d’humains qui vont mourir de pollution dans ce «camp de concentration» qu’est la terre, comme si la souffrance d’un seul homme et le crime nazi pouvaient être justifiés par une quelconque argumentation en faveur de la cause écologique! Dans cette production absurde et hétéroclite, il n’est pas étonnant que les organisateurs aient accepté un grand nombre de dessins «hors sujet» liés à l’actualité au Liban ou en Irak, tant il s’agit, dans leur esprit, de démontrer que les Juifs sont les responsables de tous les maux de la terre. Le thème récurrent, c’est évidemment l’amalgame entre les Israéliens et les nazis. On ne compte pas les Sharon en uniforme de SS, ni les étoiles de David qui recouvrent la svastika. L’antisémitisme moyenâgeux traditionnel retrouve un emploi : le Juif vampire suceur de sang, l’ogre juif, etc. Une sémantique qui a ressurgi depuis fort longtemps dans la presse arabe, comme Joël et Dan Kotek ont pu le démontrer dans leur ouvrage Au Nom de l’Antisionisme – L’image des Juifs et d’Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada (Editions Complexe) publié en 2003, bien avant l’affaire des caricatures de Mahomet.
Quelques enseignements
A la suite de cet examen, on peut faire les constats suivants. 1/ Le Président iranien pense faire preuve d’originalité en commanditant des dessins sur la Shoa, prétendant que les Européens s’interdisent d’aborder ces sujets dans le registre de l’humour. Faux. Dès 1983, Gourio et Vuillemin produisent les premiers dessins de Hitler=SS, un album d’humour dont la Shoa est le principal sujet. Ils seront condamnés non pas pour antisémitisme, mais pour avoir porté un trouble manifestement illicite aux anciens déportés et à leurs proches, dont les associations intimées défendent l’intérêt collectif. 2/ Il est évident que si les artistes sélectionnés qui se sont ainsi exprimés avec autant de férocité à propos des Juifs et d’Israël faisaient ce même genre de dessins sur le régime autoritaire des dirigeants iraniens ou sur les mollahs, ils croupiraient probablement dans les geôles de Téhéran, ce qui n’a pas été le cas de Gourio et Vuillemin, lesquels ont très officiellement exprimé leurs regrets et en ont été quitte avec seulement une modeste amende, 2.000 francs français chacun, et le franc symbolique aux associations plaignantes. 3/ Les dessins de l’exposition iranienne n’ont d’humoristique que le traitement graphique. L’esprit qui caractérise l’humour est rarement présent. C’est l’apanage habituel des dessins-slogans de la propagande. 4/ Quelques-uns de ces dessins ont été publiés en Europe, parfois bien avant l’affaire des caricatures danoises, et ils n’ont fait l’objet d’aucune émeute. Seules ont été émises quelques protestations très discrètes de la part de certaines instances officielles, parmi lesquelles le maire de Paris, Bertrand Delanoë. Le seul résultat de cette exposition est qu’elle a fait la preuve de la tolérance de l’Occident, même sur des sujets comme ceux-là. L’intention de provocation du Président iranien fait flop. En conservant un caractère modéré à ses réactions, l’Occident a simplement montré ce qu’il a appris de la Shoa, en écartant la barbarie de l’expression de la civilisation.
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