La machine diplomatique s’ébranle : depuis la fin de la guerre du Liban, la résolution de l’ONU sur l’augmentation des contingents de la FINUL et le gel du plan de retrait unilatéral, il semble que l’inertie internationale (dont le désengagement de Gaza avait été l’éclatante démonstration) touche à sa fin. Est-ce pour faire diversion et montrer une agitation qui jure avec la réticence avec laquelle on traite le dossier du nucléaire iranien? Quoi qu’il en soit, les ballets diplomatiques se succèdent, les déclarations se multiplient et les carnets de rendez-vous d’Ehoud Olmert avec des personnalités étrangères sont garnis. Des attentes demandent à être satisfaites : celles des peuples concernés, bien sûr; celles de l’Union européenne déterminée à accentuer sa présence; enfin, les Etats-Unis qui aimeraient sans doute se prévaloir d’une réussite dans la région pour compenser leur échec en Irak. Bref, la négociation est dans l’air.
Négocier d’abord, négocier d’accord, mais avec qui? C’est qu’il y a deux partenaires qui sont là sur les starting blocks… enfin, à peu près, à moitié, pas tout à fait encore, mais presque… : la Syrie, d’une part, et l’Autorité palestinienne, de l’autre. De son côté, Israël n’est pas non plus en position de départ. La raison est simple : aucune décision de négocier ne sera prise par le gouvernement israélien tant que les trois otages n’ont pas été relâchés. Pas de libération, pas de négociation : tel est le message de Jérusalem. Qu’on ne se méprenne pas : ce n’est pas une menace de la part d’Olmert vis-à-vis d’Assad et de Mahmoud Abbas en vue de marquer des points d’entrée de jeu. C’est la condition non écrite qui lui est imposée par l’opinion israélienne : Olmert ne sera habilité à prendre une initiative que lorsque Gilad Shalit, Eldad Reguev et Ehoud Goldwasser seront rentrés dans leurs foyers, accueillis par toute la maison d’Israël qui suspend son sort collectif aux leurs. Dans l’esprit des Israéliens, un problème humain a priorité sur tout problème politique. De plus, concevant, à tort ou à raison, une restitution territoriale comme un cadeau consenti à l’adversaire, non comme un poids dont on se débarrasse pour favoriser des intérêts supérieurs, ils conditionnent toute initiative diplomatique à ce préalable. Olmert est bien trop faible aujourd’hui sur le plan politique pour braver cette exigence ou oser la contourner. En outre, c’est une fois que la table sera nettoyée de ce dossier pesant et encombrant qu’il aura les mains libres et pourra espérer grimper dans les sondages qui, actuellement, lui sont défavorables. A tous ceux qui souhaitent donc une reprise immédiate des négociations, il faut par réalisme enseigner la prudence et la patience, même si l’urgence de la situation mériterait qu’on prenne des raccourcis et qu’on accélère. Imaginons donc que les trois otages soient chez eux, sains et saufs, que peut faire Israël? Que doit faire Israël? Si plusieurs options se présentent, ce sera à Israël de choisir : attention, Israël ne décide pas seul. Il y a des contraintes dont il faut tenir compte et qui relèvent du contexte intérieur, de la situation régionale et du système international. C’est entre ces différentes réalités interdépendantes qu’Israël peut et doit manœuvrer, puis trancher. Dans quel sens?
L’option syrienne
Il va sans dire que si on la compare au dossier palestinien, l’option syrienne présente une simplicité et une clarté indéniables. Certes, la négociation ne sera pas facile, mais si le gouvernement israélien s’y engage fermement et sérieusement, il a de bonnes chances de réussir là où il avait échoué en 2000. En clair, l’écart entre les deux parties est infime, alors qu’il me paraît, côté palestinien, encore substantiel. Une seule question demeure en litige : où doit passer la frontière définitive entre les deux pays – à dix mètres ou 400 mètres du lac de Tibériade? Sans minimiser les problèmes, l’enjeu territorial du Golan ne présente pas la complexité et surtout la passion nationaliste et religieuse qui s’est investie dans le contentieux israélo-palestinien. De plus, la Syrie est un pouvoir fort. Même si le fils n’est pas le père, même si les Alaouites sont une minorité, pas une majorité, on peut tabler sur le fait que la paix israélo-syrienne, pour aussi froide qu’on la pressent, sera aussi stable que celle qui nous lie à l’Egypte. Les avantages stratégiques, régionaux et locaux, pour Israël, sont évidents : tout d’abord, l’affaiblissement majeur, sinon la rupture, de l’axe qui demeure inquiétant depuis l’été dernier : Damas-Téhéran-Hezbollah. Damas en est le maillon faible : il s’est rallié à cette alliance comme un pis-aller pour sortir du splendide isolement dans lequel la France et les Etats-Unis l’ont tenu depuis leur implication avérée dans l’assassinat du Premier ministre libanais Rafic Hariri. Téhéran serait privé d’un allié sérieux. Le Hezbollah y perdrait encore plus : son approvisionnement en armes par l’intermédiaire de Damas serait stoppé. Enfin, le Hamas-extérieur serait contraint de transférer son quartier général du côté de Téhéran. La Syrie rejoignant le camp des pays arabes modérés, le Front du refus reposant sur l’alliance Hamas-Hezbollah ne ferait pas le poids. Un obstacle, cependant et de taille : on ne voit pas l’homme politique en Israël (excepté Avi Dichter, à ce jour) disposé à se porter volontaire pour prendre la tête d’une ligne politique réclamant la reprise des négociations avec la Syrie. Soyons honnêtes : il n’y a pas non plus quatre mères pour prendre une initiative, à l’image de celles qui avaient organisé, à l’époque, un mouvement populaire pour exiger le départ de Tsahal du Liban. Indépendamment de ce que l’on peut penser d’Assad, on perçoit bien, côté israélien, le peu d’enthousiasme à l’idée de restituer le plateau du Golan. Pour de bonnes et de mauvaises raisons : pas de population arabe hostile significative, et donc, une occupation en douceur qui nous délivre des condamnations relatives à la Cisjordanie; le Golan est un merveilleux site touristique encore préservé; il est surtout pacifique depuis 1974; enfin, pourquoi voler au secours d’un dictateur? Tels sont les leitmotive de la vox populi. C’est probablement cette propension au statu quo discernée par Assad qui explique que celui-ci ait assorti sa proposition de paix d’une menace militaire. Il espère que cette menace à peine voilée suscite un débat politique en Israël : on se souvient que Sadate avait fait une proposition de paix, laquelle avait été dédaignée par Golda Meïr avec les conséquences que l’on sait – l’indispensable recours à la guerre pour qu’Israël consente à renoncer à ses acquis territoriaux.
Un enjeu énorme
Il faut donc répondre à l’initiative afin de conjurer une guerre inutile qui coûterait à tous et nous conduirait finalement à la négociation initialement refusée. Les gouvernements prendront-ils, cette fois, un raccourci? Pour bien montrer que les choses ne sont pas simples, comme elles semblent toujours l’être dans une chronique, ajoutons que l’opposition franco-américaine actuelle n’est pas un mince obstacle à la reprise des pourparlers avec la Syrie. On voit mal Israël faire cavalier seul. Alors, retour à la négociation avec les Palestiniens? Oui, bien sûr, il va sans dire qu’il y aurait tout à gagner d’une issue au conflit israélo-palestinien : pêle-mêle, l’économie, la religion, la politique, la morale, la justice, le droit, la sécurité, la stabilité, bref, l’homme et la civilisation, la vie, en seraient les premiers vainqueurs. Même s’il faut se garder de croire que la paix du monde serait garantie et qu’une Humanité nouvelle naîtrait d’un tel traité, il reste que la tentation est juste de vouloir résoudre ce conflit qui est le plus long et le plus vieux des conflits de notre temps. Evidemment, les difficultés sont légion : les frontières, Jérusalem, les réfugiés, l’eau, les implantations… L’écart entre les positions des deux parties n’est pas comblé. En outre, le refus du Hamas d’accepter les conditions du Quartet plonge la société palestinienne au bord du chaos. Ni le document des prisonniers ni le gouvernement d’Union nationale n’ont été avalisés. Mahmoud Abbas peut-il s’imposer et surtout imposer aux récalcitrants les compromis nécessaires? L’enjeu est énorme, les obstacles sans nom et sans nombre. Il faut pourtant commencer, même s’il ne sera vraisemblablement pas donné à ce gouvernement le temps d’achever la tâche. Il aura amplement mérité et fait oublier la déconvenue libanaise s’il commençait seulement à creuser le premier sillon. Que faire donc? S’engager. Pour l’une ou pour l’autre des options, mais agir. Gérer et temporiser n’est pas une option. Et si on l’avait oublié, alors souvenons-nous du discours d’Ahmadinejad. Il nous ordonne de créer avec le concours des pays arabes, qui en ont besoin comme nous, un nouveau Moyen-Orient.
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