Laïcité : Le refus de la démagogie

Alors que la Tunisie vient de renforcer sa législation anti-islamistes, que le Maroc a récemment retiré les photos de femmes voilées des manuels scolaires de crainte qu’elles ne favorisent un certain message politique, les partis démocrates belges semblent encore avoir du mal à se positionner dans la laïcité qui fonde pourtant notre société. Entre tolérance et laxisme, voire «aveuglement», la frontière est ténue, et vite franchie. Pour Sfia Bouarfa, Mimount Bousakla et Mahfoud Romdhani, élus PS/SP.a, connus et souvent menacés pour leur franc-parler, démocratie et laïcité sont indissociables.

Sénatrice et nº 3 sur la liste PS à Schaerbeek, Sfia Bouarfa était convoquée au mois d’octobre dernier par la Commission de vigilance de la Fédération bruxelloise du PS, pour être sortie de sa réserve en déclarant qu’il y avait au sein des candidats issus de la communauté maghrébine, tous partis confondus, des gens au comportement douteux. Personnalité laïque bien connue dans sa communauté, et pas toujours appréciée pour ses déclarations souvent lucides, en tout cas fracassantes, ce rappel à l’ordre lui a fait l’effet d’une gifle, sous-entendant un «lâchement» de son propre parti. Si les miens ne me soutiennent pas toujours, j’ai au moins la chance qu’ils me laissent faire! relèvera à ce propos Mimount Bousakla, élue SP.a à Anvers, côtoyant régulièrement par ses fonctions l’élue bruxelloise. Née au Maroc, c’est pour faire ses études que Sfia Bouarfa est venue en Belgique en 1971, avant de s’engager rapidement au MRAX et de lutter déjà contre toutes formes de discriminations et d’exclusions, responsables le plus souvent du repli identitaire et de la victimisation, soutient-elle. Je me souviens qu’à l’école de mon village, au temps de la colonisation, c’est une femme française en short qui nous donnait le cours de gym. Un jour, mon grand-père, qui priait lui cinq fois par jour, m’a ramené un cadeau de la ville. C’était un short… pour la gym! J’ai senti à ce moment un profond respect, un encouragement et une réelle reconnaissance pour le savoir. Nous étions conscients à l’époque que la seule chose qui pouvait nous libérer, c’était l’école. Jusqu’à aujourd’hui, l’accès à l’éducation restera l’un de ses plus grands combats, avec la laïcité. Les partis démocratiques doivent comprendre qu’ils ne pourront défendre le plus grand nombre que s’ils s’opposent à ces signes distinctifs qui créent eux-mêmes les discriminations. L’espace public pour cette raison doit être laïque, la religion relève de la sphère privée. Seule la laïcité permet la cohabitation des trois religions, sans affrontement. Sortir de soi pour rejoindre l’autre dans un espace de dialogue, c’est là que réside sa force. Mais si Sfia Bouarfa continue à se battre pour une plus forte participation citoyenne et lutte contre toute forme de racisme déguisé, elle déclare sans retenue ne pas apprécier les derniers agissements électoraux des partis, visant à recruter des Belges issus de l’immigration comme on les faisait venir à l’époque pour travailler dans les mines, pour faire ce que personne ne voulait faire… La communauté maghrébine a longtemps souffert de son manque de participation, elle ne mérite pas d’être représentée de cette manière. Cela déforce et décrédibilise aussi les élus comme moi qui défendons depuis des années des valeurs auxquelles nous croyons et qui ne sont en aucun cas monnayables. Et de s’indigner devant les pratiques de certains candidats qui n’auront pas hésité à poursuivre le débat politique dans les lieux de culte, échappant ainsi de façon très dangereuse à tout contrôle démocratique. Evoquant sa convocation par les hautes instances de son parti, la plus ancienne élue issue de l’immigration avouera se sentir très seule parfois dans ses combats, voire affaiblie à l’heure où un débat sur la laïcité s’avère au contraire plus que nécessaire. Il est temps qu’on discute du projet de société que l’on souhaite, pour promouvoir la diversité dans le respect de l’Etat de droit.

«Merci d’oser parler»

Particulièrement menacée pour sa laïcité, avec parfois la nécessité d’être escortée pour sa sécurité, Mimount Bousakla a, elle aussi, décidé de «parler vrai», au risque de choquer sa communauté et de perdre des voix. La sénatrice et conseillère communale SP.a dans le district d’Anvers est le produit de la première génération, confie-t-elle. Mes parents sont arrivés du Maroc dans les années 1960 pour travailler dans les mines du Limbourg. Ils parlaient le français et avec sept enfants, n’ont pas eu le temps d’apprendre le flamand. Ma mère ne sait ni lire, ni écrire, son rôle était à la maison. J’ai moi-même dû me battre contre ma famille pour pouvoir étudier à l’université, pour avoir mon permis de conduire. Refusant un mariage arrangé, je me suis investie très tôt dans la lutte pour l’égalité hommes-femmes. Mimount Bousakla travaillera d’abord dans un centre d’émancipation des femmes. Après cinq ans sans contacts avec leur fille, ce sont finalement ses parents qui reviendront vers elle. Mon père a compris que je voulais vivre ici comme tout le monde, et il se bat aujourd’hui avec moi pour l’égalité des sexes. Il insiste maintenant pour que ma petite sœur continue ses études! La pression de la communauté, elle, se poursuit, mais peu lui importe. En 1999, Mimount Bousakla devient échevine de l’Etat civil à Anvers. Son cheval de bataille : les mariages forcés. Je suis née ici et je refuse d’être la candidate des allochtones, mais j’avoue que je suis un peu prise entre deux murs : la communauté musulmane qui n’accepte pas d’être critiquée, et la communauté belge qui demande aux immigrés de s’intégrer. Je suis belge avant d’être marocaine, mais à Anvers, on reste un étranger même si on est intégré depuis plusieurs générations… Fière d’être née dans un pays démocrate, l’auteur de Couscous met frieten, paru en 2002 (éd. Houtekiet), n’hésite pas à dénoncer le racisme et les discriminations vécues par les femmes au sein de sa communauté. Les partis démocrates ont peur de dire des choses qui déplairaient. Quand une école interdit le voile au Maroc, c’est respecté, alors pourquoi ici, est-ce un sujet tabou? Beaucoup de femmes ne peuvent dire pourquoi elles le mettent, cela devient plutôt un signe politique et je ne peux l’accepter. Et d’ajouter : Il ne faut pas confondre culture et mentalité traditionnelle. Les politiques sont souvent mal informés et défendent des choses qu’ils ne connaissent pas. C’est parfois plus facile aussi de fermer les yeux et de faire comme s’il n’y avait pas de problèmes. J’ai parfois peur que les partis démocrates renoncent à se battre pour l’intégration de la communauté musulmane qui devient de plus en plus importante et compte de plus en plus dans les voix, or c’est essentiel. La religion relève du privé, c’est l’un des fondements de mon parti. A Anvers pourtant, la plupart des politiques sont allés diffuser leur message dans les mosquées! Je crois en la laïcité, comme pilier de la démocratie, comme moteur d’une intégration réussie et comme outil contre les intégrismes. Mais au lieu d’être unis et plus forts, les défenseurs de la laïcité se trouvent affaiblis par la diversité de leurs opinions. Les intégristes le savent et utilisent ces divisions à leur profit. A côté d’un film prévu en 2007, clamant que l’amour n’a pas de couleurs à travers le mariage d’une femme juive et d’un homme musulman, la seule femme belge d’origine marocaine nommée rapporteuse au Conseil de l’Europe planche aussi sur un nouveau livre qui s’adressera à l’ensemble des partis démocratiques, une critique constructive pour les appeler à se réveiller et à prendre réellement en main la politique d’intégration de notre pays. Je sais que le fait d’être une femme est plus insupportable encore pour ma communauté, mais beaucoup de femmes musulmanes me remercient d’oser parler. Les initiatives de jeunes Marocains qui veulent une vie normale se multiplient, elles aussi, malgré les menaces de mort qu’ils reçoivent dès qu’ils reconnaissent ne pas faire le Ramadan. Suite aux menaces, j’ai moi-même dû déménager. Dans mon propre parti, certains «Belgo-Belges» me disent que je l’ai cherché…

Une sécularisation inéluctable

Fils de résistants, Mahfoud Romdhani est aussi de ceux qui se battront une vie pour sauver leurs valeurs. Déjà laïque en quittant la Tunisie, pour étudier en Belgique, je me souviens en 1960 du Président Bourguiba qui, en fin stratège, avait demandé publiquement au Grand Mufti s’il fallait faire le Ramadan quand on était en guerre, à quoi le mufti avait répondu par la négative. Et le Président de déclarer : Eh bien, nous sommes en guerre, contre l’analphabétisme, contre la maltraitance, contre les inégalités… il ne faut donc plus faire le Ramadan! Et d’expliquer la dérive actuelle de l’islam : Au XIXe siècle déjà, la question se posait de savoir s’il fallait moderniser l’islam ou islamiser la modernité, le courant réformateur étant pour la première option. En 1928, les colonisateurs ont promis l’indépendance aux pays arabes qui participeraient à la guerre, mais ils n’ont pas tenu leur promesse. Sont alors apparus les Frères musulmans en déclarant «on vous a trompés, il faut dès lors islamiser la modernité!». Il y a aujourd’hui usurpation d’un pouvoir dont certains s’autoproclament les dépositaires, l’agitation politique impose cette vision plus radicale de l’islam. Premier candidat d’origine maghrébine sur les listes électorales en 1991, aujourd’hui député, vice-président du Parlement bruxellois francophone et chef de groupe PS à Bruxelles-Ville, Mahfoud Romdhani a toujours agi en électron libre, y compris dans son propre parti. En déclarant ce que lui dicte sa conscience, même si cela déplaît. J’ai été traité de traître, pour m’occuper de la politique belge! Il faut arrêter cette schizophrénie : les pieds à Schaerbeek, la tête à Tunis ou Marrakech, voire à Téhéran! Laïque d’un point de vue philosophique et politique, agnostique sur le plan religieux, il sera l’un des fondateurs en 1990, après la sortie des Versets sataniques de Salman Rushdie, du Centre laïc arabo-musulman, pour la création duquel il fera l’objet lui aussi de sérieuses menaces de mort. Sans la laïcité, la démocratie se trouverait amputée d’une des libertés de l’individu les plus fondamentales, qui est la liberté de pensée. La sécularisation de la communauté musulmane est selon moi inéluctable et l’utilisation actuelle de la mosquée, comme l’était de la même façon l’église à l’époque, est momentanée. Une majorité d’étudiants aujourd’hui refusent de répondre aux sollicitations de leurs parents et des imams. Le choix personnel et l’analyse critique commencent à prendre le dessus, même si, à l’exception du Vlaams Belang, tous les partis ont joué sur la corde ethnique. Cela relève d’un poujadisme inadmissible. Intervenant régulièrement aux Journées écoles du Cclj, articulées autour du thème «La haine, je dis non!», Mahfoud Romdhani subira également les pressions de sa communauté en accompagnant les élèves à Auschwitz. Mon objectif est de former des CRACs, des Citoyens Responsables, Actifs et Critiques. Il faut éduquer ces jeunes qui vont vivre et mourir ici à l’histoire de notre société, y compris dans ses moments les plus douloureux, déclare celui que certains surnomment «le Juif tunisien». Faire en sorte que cela ne se reproduise plus, en tant qu’observateurs avertis, cela fait partie de leur intégration. Et je pense qu’un tel voyage peut créer un sentiment de compréhension, de respect et d’envie d’aller vers l’autre. Pris en charge par la ville et le CPAS de Bruxelles, c’est un projet de Centre laïc maghrébin qui devrait bientôt voir le jour et permettre aux jeunes de se rencontrer. Même si je sais qu’on a toujours tort d’avoir raison avant les autres…

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