Alors que des pays comme la Turquie ou le Rwanda peinent à reconnaître les pages les plus sombres de leur histoire, l’Allemagne, vaincue, n’a pas eu d’autre choix que de revenir sur son passé. Un retour en arrière qui s’est imposé à elle, mais qui a suscité chez certains une réelle volonté de libérer les consciences, d’aider surtout la nouvelle génération à assumer ses origines. L’association de volontariat ASF, fondée en 1958 par des résistants à la dictature du national-socialisme, envoie chaque année 150 jeunes Allemands volontaires en Europe, aux Etats-Unis et en Israël pour favoriser cette reconstruction. Le Service Social Juif a intégré le projet il y a huit ans.
Jens, Ulrike, Anna, Benjamin, Ayline, Mattéo, Vinzent et aujourd’hui Rahel… huit ans déjà que le Service Social Juif participe à cette action qui permet aux jeunes Allemands d’aborder sur le terrain, en contact direct avec l’humain, le vécu de ces rescapés, déportés et enfants cachés qu’ils ne connaissent souvent qu’à travers les livres. Un excellent projet, de l’avis de Charlotte Mogiel, 85 ans, habituée du Club Amitié. Et surtout un travail très courageux. Ce n’est pas facile pour nous, mais pour eux non plus. J’ai toujours dit que les jeunes de la troisième génération n’étaient pas responsables de ce qu’avaient fait leurs grands-parents. A l’Heureux Séjour, il n’y a pas si longtemps, au Musée Juif de la Déportation et de la Résistance de Malines, au Musée Juif de Belgique et au Service Social Juif, ce sont des jeunes âgés de 19-20 ans qui viennent passer une année de service civil. Responsable du Club Amitié, Anne-Marie Carette se voit ainsi seconder dans l’organisation de ses activités, une aide précieuse qui a très vite dépassé le cadre du Club. L’objectif d’ASF est de mettre en contact des jeunes Allemands avec des témoins de la Shoa. Ils les aident pour les repas, dans leurs déplacements, ils leur posent des questions, c’est un vrai échange et l’acceptation pour les deux côtés d’une certaine souffrance. Au début, il y a eu de la part de quelques membres un rejet, un refus de contacts. C’était essentiel pour nous de faire admettre le projet par la majorité avant de l’accepter. Le temps a heureusement permis de dissiper les réticences. Et c’est avec impatience, que nos membres attendent maintenant la venue de ces jeunes. Rahel Haefner, 20 ans, originaire de Stuttgart, est arrivée à Bruxelles au mois de septembre. Deux fois par semaine, elle anime avec Anne-Marie Carette les activités du Club Amitié. Mais son travail ne s’arrête pas là. Outre la préparation des animations, le secrétariat, l’accueil des membres, le service de la cafétéria, l’encadrement des visites extérieures et l’école des devoirs, elle débroussaille et traduit les dossiers de demande d’obtention de rentes en Allemagne et en Autriche, contacte les avocats… une confrontation directe avec le passé tragique de ces rescapés, précise Anne-Marie Carette, puisqu’elle doit traduire tous leurs récits de vie, les répercussions dans leurs dossiers médicaux et les conséquences sur leur vie actuelle. Avec un frère déjà impliqué dans un projet d’aide aux enfants réfugiés en France, Rahel est venue dans le but de rencontrer des personnes âgées juives, d’en savoir davantage sur cette culture, elle qui ne connaissait à leur sujet que la guerre. Le plus difficile pour moi a été de voir pour la première fois ce numéro sur leur bras, confie-t-elle. Je suis allemande et on associe toujours les Allemands aux nazis. On connaît tous Auschwitz, mais peu d’entre nous ont rencontré des témoins vivants de cette terrible période de l’histoire. Je suis étonnée de voir qu’ils sont si gentils avec moi alors que je suis allemande, mais ils savent que nous ne sommes pas responsables. Et de poursuivre : Mon grand-père, moldave d’origine allemande, a été engagé malgré lui en France dans l’armée hitlérienne. Il avait 20 ans et ne comprenait pas. Ca a été très dur pour lui et la guerre a changé sa vie. Il a ensuite dû quitter la Moldavie pour vivre en Allemagne. Ma grand-mère, décédée à 102 ans, a elle reçu une médaille de Hitler pour avoir eu 8 enfants, mais elle préférait la cacher. Je sais que c’est dans mon histoire et ce n’est pas toujours facile à accepter. Aujourd’hui encore, les Allemands sont souvent vus comme les mauvais. C’est pour ça que je suis là, pour montrer que nous sommes différents. Notre action visait cette rencontre avec d’anciens déportés, insiste Anne-Marie Carette. Ce sont de plus en plus des enfants cachés maintenant, mais le projet garde toute sa raison d’être. Cette deuxième génération à avoir vécu la guerre est parfois étonnamment plus réticente. Haïm Lichtman, 83 ans, également fidèle du Club, est de ceux qui ont toujours approuvé le projet, quoi qu’on en dise. Je suis revenu d’Auschwitz, mais j’y ai perdu toute ma famille. Je sais que j’ai parfois été dur avec ces jeunes en leur parlant des camps, mais ils savent que cela ne les concerne pas. Je ne dis pas qu’il faut leur jeter des fleurs, mais je pense que ces relations nous rapprochent. Je les ai tous côtoyés, ils ont retiré de cette expérience un enrichissement personnel et voient le monde d’une autre façon. A nous aussi de regarder vers l’avenir. Anne-Marie Carette conclut : Ce sont des jeunes «idéalistes», dans le bons sens du terme, qui se sentent investis d’une mission et ont décidé de participer activement à la société de demain. Leur carrière professionnelle, ensuite, est d’ailleurs souvent tournée vers l’extérieur. Ils ont vraiment réfléchi à la question avant de venir chez nous, ils manifestent une volonté de comprendre et un profond respect de l’autre. Ils découvrent ici à la fois le monde adulte et le monde de la Shoa, avec ce sentiment de culpabilité qui les entoure depuis leur naissance. Il est arrivé que certaines personnes leur en demandent trop, avec l’idée qu’«ils leur devaient bien ça», des jeunes également se sont surinvestis et ont fini par couper les ponts pour éviter trop de souffrances. Mais pour la plupart, la correspondance se poursuit après l’année qu’ils passent ici, et ils sont plusieurs à venir prendre des nouvelles pendant les vacances.
Plus d’infos : ASF Belgique, 174 rue Joseph II, 1000 Bruxelles. Tél. : 02/234.68.27 ou belgien@asf-ev.de
La restauration du cimetière d’Arlon
En 2004, Matteo Schüerenberg a passé une année au Club Amitié, lui aussi comme volontaire ASF. La restauration du cimetière d’Arlon s’est déroulée au mois d’août, dans le cadre d’un chantier d’été international proposé par l’organisation allemande et rassemblant, pendant une quinzaine de jours, 15 jeunes originaires de Pologne, de Tchéquie, d’Ukraine et d’Allemagne. Un chantier-séminaire, supervisé sur le plan scientifique par le Dr Philippe Pierret du MJB et Olivier Hottois, archéologue, mêlant un travail de restauration proprement dite de la partie juive du cimetière communal d’Arlon (nettoyage, remise sur pied des monuments, photos et création d’une base de données des différentes pierres tombale mise à disposition de la communauté juive d’Arlon) et visite de la vieille synagogue, et séjour à Bruxelles pour revenir plus en profondeur sur la culture juive et l’histoire de la Belgique pendant la Seconde Guerre mondiale (visite du Musée de Malines, du MJB et du Fort de Breendonk). Un autre chantier a suivi celui d’Arlon, dans la Marne cette fois, avec la restauration du cimetière juif de La Ferté-sous-Jouarre à laquelle Matteo Schüerenberg a de nouveau participé, avec Klaas Eller et Jasmin Westphal, deux autres volontaires affectés respectivement au Musée juif de Belgique et au Musée de Malines. Annuellement, une vingtaine de chantiers se déroulent dans plus de dix pays européens, pour des projets aussi variés que la rénovation d’appartements destinés à des personnes âgées, le soutien à des foyers d’handicapés, la construction d’espaces de jeux, et avant tout, des projets dans des lieux de mémoire. Dans chacun d’eux, le travail physique et pratique complète un travail théorique et thématique sur des sujets liés à l’histoire du pays pendant la guerre.
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