Le 28 octobre dernier, à Anvers, dans un enregistrement audiovisuel présenté au Congrès « Enfants de la Shoah » organisé par le Forum (Forum der Joodse Organisaties), le bourgmestre Patrick Janssens s’excusait auprès de la communauté juive pour la collaboration des autorités locales à la déportation des Juifs de la métropole en août 1942. Le lendemain, dans une interview, le président de la N-VA (Nieuw-Vlaamse Alliantie : « Alliance néo-flamande »), Bart De Wever, qualifiait ces excuses de « gratuites et inspirées du seul souci de lutter contre le Vlaams Belang ».
Prononcés en période de négociation gouvernementale, les propos de Bart De Wever déclenchaient d’emblée les réactions négatives du président du CD&V, Jo Vandeurzen et du ministre d’Etat Mark Eyskens, qui demandait les excuses publiques du président de la N-VA à la communauté juive. Dans une lettre ouverte à cette dernière, le président de l’Open VLD, Bart Somers, et les ministres sortants Patrick Dewael et Karel De Gucht, soulignaient l’utilité des excuses du bourgmestre Janssens pour l’acceptation du passé et remarquaient : « La tradition nationale flamande dont se revendique Bart De Wever est, plus que tout autre courant politique, colorée par le passé et enracinée dans celui-ci. Celui qui insiste tellement sur son propre passé n’a pas le droit de refuser aux autres leur travail de mémoire ». Félicitant le bourgmestre d’Anvers pour le courage de ses propos reconnaissant pour la première fois « la terrible responsabilité des autorités anversoises dans les trois grandes rafles de 1942, clairement établie par les autorités belges », le CCLJ dénonçait les déclarations du président de la N-VA. Les explications de Bart De Wever auprès de représentants du Forum le 30 octobre, suivies par la publication de son texte « Derrière le miroir » (« Achter de spiegel ») dans De Standaard, n’éteignaient pas l’indignation de la communauté juive et de multiples personnalités politiques. Du côté francophone, de nombreuses voix dénonçaient à travers Bart De Wever cette Flandre nationaliste qui, jusqu’à aujourd’hui, se mobilise pour obtenir la réhabilitation des collaborateurs flamands « victimes » de la « répression » après la Libération, et se refuse à toute approche historique du rôle des courants nationalistes flamands sous l’occupation allemande.
Un passé qui ne passe pas
Historien du génocide des Juifs en Belgique, Maxime Steinberg constate : « Bart De Wever se targue de connaître l’Histoire et n’a manifestement jamais étudié la déportation des Juifs ! Dire qu’il fallait faire des excuses quand la plupart des rescapés des camps étaient encore en vie montre qu’il confond le transfert dans un camp de concentration avec une déportation génocidaire. Malines n’est pas un « transit », mais l’antichambre de la mort, au sens propre du terme ! Dans « Derrière le miroir », Bart De Wever parle de controverse des historiens à propos de la Shoah. Cette remarque est le propre des raisonnements à la Le Pen ! Le président de la N-VA joue de tous les registres pour échapper à la mise en cause fondamentale du nationalisme flamand dont il revendique l’héritage ! ». Alliée au CD&V, la N-VA devrait faire partie du prochain gouvernement. Les propos de Bart De Wever révèlent-ils les intolérables ambiguïtés d’un parti qui à la fois condamne l’idéologie raciste du Vlaams Belang et manifeste de manière récurrente des désirs de rupture du cordon sanitaire auquel reste soumise la principale formation nationaliste flamande ? Après l’implosion de la Volksunie en 2001, la N-VA, « successeur » du parti nationaliste disparu, se présente en cartel avec le CD&V aux élections régionales et européennes de 2004. Ce cartel électoral devient alors la première formation de Flandre avec 26% des voix. La N-VA « défend le droit de l’autodétermination des peuples » et veut « une république flamande, Etat membre d’une Europe confédérale et démocratique ». Historienne au CEGES, Chantal Kesteloot évoquait dans les colonnes du journal Le Soir (3/11/07) ce passé qui n’arrive pas à passer et dérange la Flandre plus de soixante ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Rappelant les polémiques autour du décret Suykerbuyk et l’affaire Sauwens, elle évoquait aussi l’appel du groupe Voorwaarts (« Appel à un jugement honnête et équitable de la collaboration et de la répression en Flandre ») et le discours au pèlerinage de l’Yser en 2000 de l’historien Frans-Jos Verdoodt. Son « pardon historique » marquait en effet la rupture entre radicaux et modérés au sein du nationalisme flamand, avant de déboucher sur le vote en 2002 d’une résolution du Parlement flamand sur l’approche du passé de la guerre en Flandre condamnant de manière explicite la collaboration… tout en mentionnant les « dérapages » de la répression d’après-guerre. Citant la multiplication de travaux d’historiens flamands qui, depuis les années 1980, analysent sans complaisance le passé de la collaboration en Flandre, et notant que ce renouveau de l’historiographie flamande n’apaise pas pour autant le débat, elle terminait sa carte blanche en s’interrogeant : « Mais combien de travaux historiques faudra-t-il pour que certains en Flandre regardent ce passé autrement ? ».
En bref 1998 Décret Suykerbuyk (indemnisation des anciens collaborateurs) 1999 Appel des intellectuels flamands du groupe Voorwaarts 2000 Discours de « pardon historique » de l’historien Frans-Jos Verdoodt lors du pèlerinage de l’Yser à Dixmude 2001 Fondation de la N-VA, Affaire Sauwens (le ministre flamand de l’Intérieur Johan Sauwens s’était vu contraint de démissionner pour avoir participé en connaissance de cause à une réunion de sympathisants SS) 2004 Cartel électoral entre la N-VA et le CD&V; Bart De Wever élu président de la N-VA.
*** Un discours victimaire Professeur d’histoire européenne (Pennsylvania State University) et historienne de la Grande Guerre en Belgique (De Groote Oorlog, 1997, trad. fr. La Belgique et la Première guerre mondiale, 2006), Sophie de Schaepdrijver s’intéresse au nationalisme flamand sous les deux occupations. Bart De Wever semble ignorer les recherches de Lieven Saerens et le Rapport du CEGES sur le rôle actif des autorités anversoises et de leur police dans les rafles de 42…
Je doute fort que Bart De Wever, qui est très intelligent et très instruit, croie vraiment que les policiers anversois aient participé à la rafle pour sauver leur vie. Il tient ces propos afin de s’inscrire dans cette continuité du discours nationaliste flamand, qui n’a eu de cesse depuis 1945, et, ajouterai-je, depuis 1918, de redéfinir la collaboration comme action « idéaliste » et de retourner la notion de « victime ».
En se gaussant de l’initiative de Janssens, Bart De Wever visait-il à courtiser l’électorat du Vlaams Belang, dont l’électorat de la N-VA ne serait après tout pas si différent ?
Dans De Morgen, mon ami l’historien Luckas Vander Taelen a noté avec consternation que la presse flamande n’a pas relevé la rupture du cordon sanitaire effectuée par les propos de Bart De Wever. Il ne faut cependant pas le comparer au Vlaams Belang. Je ne crois pas que Bart De Wever soit lui-même xénophobe et encore moins antisémite. C’est un homme politique dont les repères sont les années 1970, années d’élaboration d’une certaine idée de la Flandre future, société prospère et moderne qui, par son succès, se vengera des « injustices » du passé. L’amnésie vis-à-vis de l’Occupation fait partie de ce discours. C’est au cours des années 70 que le terme de la « répression » d’après guerre, un terme qui en dit long, s’est imposé. Ceci fait partie d’une vision « victimaire » de la Flandre, tout à fait enracinée dans le discours nationaliste flamand, où l’on observe un étrange amalgame entre triomphalisme et victimisation. Vision qui est très présente dans les propos de Bart De Wever sur Anvers durant la guerre : la ville victime d’un régime d’occupation plus dur que celui de Bruxelles et les policiers voyant leurs propres vies menacées… Ce discours victimaire marque le refus de toute histoire culpabilisante.
Assiste-t-on néanmoins chez des historiens flamands à une remise en question des mythes fondateurs de l’activisme en 14-18 et du nationalisme des années 30 ?
Ce mouvement existe certainement. Un des premiers historiens à aller dans ce sens fut le grand frère de Bart, Bruno De Wever, professeur à Gand et auteur d’un grand livre sur le VNV. Je crois qu’il existe à ce propos un véritable désir d’éclaircissement dans l’opinion publique flamande. Hélas, la plupart des historiens universitaires ne publient pas de synthèses accessibles au grand public.
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