Neve Shalom, une Oasis de paix

Certains villages israéliens tentent depuis plusieurs années déjà la cohabitation entre Juifs et Arabes. A l’école, au quotidien, en véritables voisins. Un vrai défi semé d’embûches mais auquel ils croient, dur comme fer.

Beaucoup connaissent de nom Neve Shalom – Wahat al-Salam, mais il faut y être allé pour réellement comprendre de quoi on parle. Si le projet en a fait rêver plus d’un, il faut bien l’admettre : tout est loin d’être vert pour ceux qui ont choisi d’y vivre. Abdessalam Najar est ici l’un des pionniers. Arabe, né en Israël et y ayant grandi, c’est très vite qu’il s’implique dans le dialogue étudiant judéo-arabe. « La première fois que j’ai vu un Juif, c’était à l’Université hébraïque de Jérusalem », se souvient-il. « Je ne connaissais des Juifs que les soldats, la police, et les ministres en taxi… Notre objectif était de créer ensemble une école où les deux peuples partageraient leurs études et leurs jeux. Un jour, le Père Bruno Hussar est venu nous voir, et nous a proposé de réaliser ce projet… dans son village ». Mais en lieu et place d’une oasis (Neve), les jeunes troupes n’y découvrent que des pierres… Il faudra encore deux ans au prêtre dominicain pour que les choses se concrétisent, et voir arriver les premières familles. En 1979, Abdessalam, diplômé en agronomie, convainc sa femme de l’y rejoindre. Elle sera bientôt suivie par plusieurs dizaines de personnes. Perché sur une colline, à mi-chemin entre Tel-Aviv et Jérusalem, le village de Neve Shalom accueille aujourd’hui 55 foyers, équitablement répartis entre Juifs et ceux qui se désignent eux-mêmes comme des Palestiniens. Si le terrain, privé et loué au Monastère de Latrun (et site protégé par les autorités archéologiques), rend les permis d’urbanisme difficiles à obtenir (30 familles sont en cours d’acceptation et la liste d’attente est longue), l’unique route qui y conduit, construite sur fonds propres et sans autorisation, est juste tolérée par les autorités.

Un autre point de vue

Chargé aujourd’hui des relations publiques, fondateur du Centre Spirituel Pluraliste qui développe séminaires et activités mettant en avant l’aspect pacifique des religions, Abdessalam Najar considère son village comme « un message, une idéologie à partager, un cadre dans lequel les différentes parties du conflit parviennent à créer des accords, à parler de façon non violente, un modèle de communication alternatif entre Juifs et Arabes, qui demande un long travail d’éducation ». Vivre ensemble, se marier, c’est arrivé (à Evi Guggenheim et Eyas Shbeta* qui sont toujours des membres actifs), vivre cette expérience au quotidien, « cela dépasse la simple manifestation place Kikar Rabin » souligne encore notre interlocuteur. « Plusieurs couples mixtes sont venus chez nous en pensant y trouver le Paradis. Mais c’est l’inverse qui s’est produit. Parce qu’en vivant ensemble, les identités nationales se renforcent. Des Juifs laïques, venus des kibboutzim, ressentent soudain la nécessité d’aller à la synagogue. Et je me bats, quant à moi, chaque jour pour donner à ma langue et à ma culture, la place qu’elles méritent. La compétition est beaucoup plus forte qu’ailleurs ». De la seconde génération, Sagi Frish, 27 ans, confirme : « Contrairement à ce que beaucoup pensent, chacun conserve son identité, plus encore même que si nous vivions entre nous ». Sagi est né à Neve Shalom, de parents depuis toujours très actifs dans le camp de la paix. Le prêtre Bruno Hussar ? « Je me souviens de ses tours de magie » sourit-il. « Mais c’était surtout un guide spirituel, un homme qui a grandi en Egypte avec des musulmans, qui a été élevé dans une famille juive, puis s’est converti au catholicisme, sans jamais renier aucune de ses origines ». Très tôt baigné dans les idées sociales et socialistes de son entourage, Sagi prend rapidement conscience de l’importance de la coexistence entre Juifs et Arabes. S’ils étaient peu à croire, au départ, à la réussite du projet, et si Neve Shalom parvient à démonter aujourd’hui les arguments de l’extrême droite en prouvant sur le terrain que vivre ensemble est possible, il n’en demeure pas moins lucide. « Neve Shalom était plus connu à l’étranger qu’en Israël. Jusqu’à ce que Pink Floyd vienne y faire un concert, en 2006, devant 40.000 personnes, en plein milieu des champs ! J’étudie à l’Université de Jérusalem et je me rends compte que ma vision des Arabes n’est pas celle des autres Juifs. Je peux comprendre leur point de vue, sans pour autant me sentir attaqué, sans pour autant croire à un sentiment anti-juif ou anti-israélien. Le fait de vivre ensemble ne signifie pas pour autant que nous sommes d’accord sur tout, nous ne pouvons pas vivre dans une bulle, et sommes forcément influencés par ce qui se passe dehors. Mais nous sommes en tout cas d’accord sur les principes de base : l’usage de la force n’est pas une solution, et seules des négociations permettront d’obtenir la paix ». * Evi Guggenheim et Eyas Shbeta, Le mariage de la paix, Michel Lafon

Plus d’infos : nswas.org

Ecole pour la paix et Maison du silence Organisé sur des bases démocratiques, avec un secrétariat et des comités exécutifs élus chaque année, le village de Neve Shalom – Wahat al-Salam dispose d’une crèche, d’un jardin d’enfants, d’une école primaire (90% des 300 enfants au total provenant de l’extérieur), d’une maison des volontaires… et même d’un hôtel. Une Ecole pour la Paix y propose des programmes de rencontres entre Israéliens et Palestiniens (séminaires et formations continues pour jeunes et adultes) visant à une meilleure compréhension et au dialogue entre les deux peuples. Sur le flanc de la colline, la Maison du Silence (Doumia) constituée d’une unique pièce vitrée en forme de globe blanc immaculé, permet à ceux qui le souhaitent de prendre le temps de réfléchir ou de prier. « Dans un silence qui unit, au-delà des séparations idéologiques ou religieuses ». Pas question d’y afficher un quelconque symbole cultuel, juste quelques tabourets et tapis colorés sont posés au sol, laissant à chacun le choix de ses convictions personnelles. A méditer.

Kfar Qara, main dans la main

L’école « Bridge over the Wadi », située dans le village arabe de Kfar Qara, accueille aujourd’hui près de 200 élèves. Nous avons rencontré Noha Khatib et Yohanan Eshchar. Elle, arabe, lui juif. Une direction mixte pour une école à l’enseignement bilingue.

Kfar Qara est la troisième école « Hand in Hand » ouverte en Israël, après la Galilée et Jérusalem. Sa particularité : elle est située dans un village arabe, « ce qui a obligé les Juifs à se déplacer, dans un lieu où ils ne mettaient auparavant jamais les pieds » confie Yohanan. Si Noha savait la cohabitation possible, grâce à son long travail d’éducatrice dans l’école « Hand in Hand » de Galilée, Yohanan évoque une véritable « ségrégation » dans l’éducation. « Nous avons grandi sans connaître ni rencontrer d’Arabes, en étudiant leur langue mais sans avoir l’occasion de la pratiquer. Juifs et Arabes vivent dans le même Etat, mais ils s’ignorent, se craignent, voire se haïssent ». Selon le principe « Hand in Hand », chaque cours est donné par un professeur juif et un professeur arabe, grâce à une approche bilingue unique, avec un même nombre d’élèves juifs et arabes. Reconnues par le ministère de l’Education, les écoles « Hand in Hand » sont semi-privées : 5.000 shekels, soit près de 1.000 euros/an, le coût du second enseignant. En dix ans, et avec un succès croissant, ils sont quelque 900 élèves, de la maternelle à la 3e secondaire, à y être déjà passés. Ouverte en 2004, quatre ans après que soient tués dans de violentes manifestations, à côté du village, 13 Arabes israéliens, l’école de Kfar Qara accueille aujourd’hui près de 200 enfants de la 1ère à la 6e primaire. Et le projet, considéré d’abord, par certains, comme une « traîtrise » se souvient Noha, est désormais une réalité. Sans tabous. « Au-delà des fêtes des uns et des autres, que l’on célèbre tous ensemble, grâce à un comité de parents très actif, on parle de tout, de façon humaniste, en tâchant surtout de développer l’esprit critique » insiste Yohanan. Le cours d’histoire abordera donc la création de l’Etat Israël mais aussi la destruction des villages palestiniens… avec des ateliers adressés aux parents pour leur permettre de trouver les réponses aux interrogations de leurs enfants. « Parce qu’on peut avoir de l’empathie face à la souffrance de l’autre. Parce qu’on peut tout écouter, sans forcément être d’accord. Et parce que notre objectif est d’aller de l’avant, sans toujours regarder en arrière ». La 4e école, à Beer-Sheva, ouvrira sa section primaire en septembre. Kfar Qara se lancera elle dans le cycle secondaire.

Plus d’infos : www.handinhand.org.il

Article paru dans le Regards n°664.

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