Israël : Les oiseaux migrateurs font de la politique

Au lendemain des accords d’Oslo, des ornithologues israéliens inventèrent un slogan : « Les oiseaux migrateurs ne connaissent pas de frontières ». C’est dans cet état d’esprit que devait naître un fructueux travail de coopération entre ornithologues israéliens et palestiniens. Mais que reste-t-il de cette coopération après les multiples affrontements entre les deux camps ?

La situation géopolitique d’Israël et des territoires palestiniens, à la jonction de trois continents, a toujours été perçue comme un point névralgique. Cette région en forme de goulot est pourtant une vraie bénédiction pour les oiseaux migrateurs qui s’engouffrent dans ce couloir d’air chaud pour se rendre en Afrique. Deux fois par an, en automne et au printemps, plus de 500 millions d’oiseaux de 400 espèces différentes traversent le ciel de la région : des pélicans, des rouges-gorges, des hirondelles et plus de 85% de la population mondiale des cigognes blanches. En 1997, au lendemain de la signature des accords d’Oslo et dans la foulée du processus de paix, la Société protectrice de la nature en Israël et l’Université de Tel-Aviv ont créé le Centre international des oiseaux migrateurs, à Latrun, entre Tel-Aviv et Jérusalem. Du côté palestinien, une ONG a vu le jour : « Enfants pour la protection de la nature en Palestine » (CPNP), à Beit Jala où siège le Centre pour l’éducation à l’environnement. Avec comme slogan « Les oiseaux migrateurs ne connaissent pas de frontières », le projet devait réunir de part et d’autre de la Ligne verte les amoureux des oiseaux. Les deux centres proposaient conjointement de développer un projet interdisciplinaire qui lierait le processus de paix à l’étude des oiseaux migrateurs, en utilisant quatre disciplines développées en commun : l’éducation, la recherche, l’éco-tourisme et la protection de la nature. Yossi Leshem, directeur du Centre international des oiseaux migrateurs (lire notre interview) et Imad Atrash, directeur du Centre pour l’éducation à l’environnement, écrivaient ensemble en 1998 dans la Palestine-Israel Revue : « Ces quatre outils formidables, que sont l’éducation, la recherche, l’éco-tourime et la protection de la nature, rapprocheront les gens, indépendamment des obstacles politiques, et feront avancer le processus de paix ». Subsidié en grande partie par le ministère allemand de l’Environnement, le projet initial était supervisé par la Société royale jordanienne pour la protection de la nature.

Une coopération ininterrompue

En Israël, les ornithologues ne sont pas de doux rêveurs. Ils ont compris l’enjeu économique de la migration des oiseaux dans le développement de l’éco-tourisme. En juillet 2006, le premier Festival international sur la migration des oiseaux devait se tenir dans la vallée de Hula, dans le Nord d’Israël, l’une des plus importantes zones humides du Moyen-Orient, qui accueille chaque année plus de 10.000 grues. Mais la guerre avec le Hezbollah a éclaté, et le festival a été annulé. Il se tiendra finalement en mars 2007, à Eilat, attirant des ornithologues du monde entier. En 2005, lorsque le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a demandé à l’ancien président américain, Jimmy Carter, de superviser les élections palestiniennes, Yossi Leshem qui connaissait la passion de Carter pour les oiseaux, lui a téléphoné en personne : « Jimmy Carter a atterri en Israël à 4h du matin. A 6h, il était à l’Observatoire des oiseaux. Shimon Peres était là également, ainsi qu’Imad Atrash. Nous avons alors demandé à Jimmy Carter de planter un arbre symbole de la paix : l’olivier, dont les fruits sont très appréciés en hiver par les oiseaux migrateurs. Ce sont certainement les meilleurs moments que Jimmy Carter a passés dans la région, loin des discussions politiques ». Avec la recrudescence des violences, on aurait raison d’être pessimiste. Pourtant, lorsqu’on demande à Yossi Leshem s’il existe encore une coopération entre Israéliens et Palestiniens autour des oiseaux, depuis la seconde intifada, il répond avec détermination : « Plus que jamais ! ». En 2007, au kibboutz Sdé Eliahou, s’est tenu, sous l’égide du Japon, le Sommet du « Triangle de la Mer morte », une rencontre des maires de villes palestiniennes, jordaniennes et israéliennes situées dans la grande vallée du Rift. Les discussions portaient sur une collaboration en matière d’environnement. En septembre 2007, cette fois, à Al-Ramtha, en Jordanie, se tenait une autre rencontre entre Israéliens, Palestiniens et Jordaniens. A l’ordre du jour, un projet initié par les Israéliens : l’installation de nids artificiels de hiboux dans les champs pour enrayer l’invasion de rats, véritable fléau de l’agriculture dans les trois pays. Une idée efficace quand on sait que le hibou peut manger jusqu’à 1.000 rats par an !

Un oiseau pour Israël

Dans le cadre du 60e anniversaire de leur Etat, les Israéliens sont invités à élire leur oiseau national. La tâche est moins simple qu’elle n’y paraît. Les critères sont bien précis. L’oiseau doit séjourner en permanence en Israël et y élever ses petits. Le choix se focalisera aussi sur ses couleurs, sur son chant, et son nom doit apparaître dans les sources juives. Très étonnant : la colombe ne fait pas partie des dix candidats retenus. Le nom et la description des oiseaux ont été mis en ligne sur internet pour permettre à chacun de voter, mais le choix des dix finalistes a déjà créé une étrange controverse. La description et les particularités de chaque oiseau rappellent des similitudes avec le conflit israélo-palestinien. Le hibou blanc, par exemple, est un prédateur très efficace contre les rats, mais il est agressif. Le rossignol à queue jaune est un oiseau gai mais très jaloux de son territoire et vole des brindilles à d’autres nids pour construire le sien. Le vautour fauve est un oiseau majestueux et royal, mais se nourrit de charogne, ce qui ne serait pas flatteur pour Israël s’il était choisi comme symbole national. Reste un dernier candidat, le plus proche des critères de choix : le colibri avec son plumage aux reflets bleutés et son chant mélodieux. Le candidat idéal. Seul inconvénient : il s’appelle le colibri de Palestine… Résultat du scrutin le 31 mai.

Dates clés 1993 Accords d’Oslo. 1997 Création du Centre international pour la migration des oiseaux, à Latrun. 1999 Les ornithologues israélien et palestinien, Dan Alon et Nader Al Khatib, sont sélectionnés par le magazine Time comme « Héros pour la planète » pour leur collaboration dans la protection des oiseaux. 2000 Début de la seconde intifada. 2005 Elections palestiniennes et victoire du Hamas. 2007 Kibboutz Sdé Eliyahou, Sommet du « Triangle de la Mer morte », réunissant des maires de villes palestiniennes, jordaniennes et israéliennes situées dans la grande vallée du Rift.

Trois questions à Yossi Leshem Yossi Leshem, docteur en zoologie de l’Université de Tel-Aviv, est le directeur du Centre international des oiseaux migrateurs. A l’heure actuelle, qu’en est-il de votre collaboration avec les ornithologues palestiniens de Beit Jala ?

Nous avons beaucoup de projets communs. Je rencontre régulièrement Imad Atrash, le directeur du Centre pour l’éducation à l’environnement, à Beit Jala. Je reçois des autorisations spéciales pour m’y rendre.

« Les oiseaux migrateurs ne connaissent pas de frontières », un slogan encore d’actualité ?

Certainement. Nous avons installé un émetteur radio sur le corps d’un couple de cigognes : Princessa et Jonas. Ils partaient d’Allemagne, s’arrêtaient en Israël et continuaient chacun de leur côté, un couple moderne ! Lui allait à Gilbraltar et elle, à Cape Town, soit un total de 10.000 kilomètres. Pendant plus de 13 ans, les ornithologues du monde entier ont pu suivre via internet la trajectoire de ces deux oiseaux. Peut-être que ce ne sera pas une colombe qui nous apportera la paix, mais une cigogne blanche.

Quelle prochaine mission vous êtes-vous fixée ?

Aujourd’hui, nous aimerions que la grande vallée du Rift qui s’étend de la Syrie au Mozambique en passant par Israël, et qui abrite de nombreux oiseaux migrateurs, dont la cigogne blanche, soit reconnue patrimoine de l’UNESCO.

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