Juifs et Tutsi, unis dans la mémoire

Alors que les guerres mémorielles et les soubresauts identitaires agitent les relations entre les minorités en Europe, le travail de mémoire réalisé dans notre pays par des Juifs et des Tutsi montre la réalité de leur engagement sur le terrain. Des Noirs et des Juifs unis dans un même combat contre l’indifférence et la haine.

Certes, dans notre pays un grand travail reste à faire dans l’opinion publique sur la spécificité du génocide des Tusti. Il faut reconnaitre l’identité tutsi des victimes de ce génocide, lutter contre le mythe d’un soi-disant « génocide rwandais », et surtout dénoncer l’influence des négationnistes et des génocidaires qui, trop souvent, s’expriment en toute impunité. Associé à différents projets de mémoire et d’assistance aux survivants tutsi, le rabbin David Meyer souligne notre « devoir de mémoire » : « Le génocide des Tutsi nous confronte à notre propre échec en tant que Juifs. Nous sommes les premiers à avoir crié haut et fort “Plus jamais ça !”. En 1994, tout le monde savait, et nous, comme les autres, n’avons rien fait ! Le travail réalisé aujourd’hui sur le terrain avec les survivants nous renvoie toujours à notre propre échec. Il faut faire face à cet échec si on veut avoir une petite chance que la catastrophe ne se reproduise pas ». Lucide, il s’interroge sur les rapports de continuité entre la passivité générale des Occidentaux lors du génocide des Tutsi et leur indifférence antérieure, face à l’antisémitisme nazi : « Savoir qu’on a rien fait pour les Tutsi nous permet aussi, à nous Juifs, de comprendre pourquoi le reste de l’Europe n’a rien fait pour nous ».

Des sensibilités communes

Président de l’association Remember Tutsi Genocide, Eugène Mutabazi évoque la communauté de sensibilités qui le relie à des Juifs dans son travail de mémoire. Adolescent au Rwanda, il découvre la littérature sur la Shoah. L’histoire de l’antisémitisme européen lui évoque d’emblée le passé colonial de son pays et ce qu’il sait des massacres de Tutsi en 1959 : les Pères blancs prêchaient la haine raciale et incitaient les Hutu à massacrer les Tutsi en assimilant ces derniers aux Juifs ! Arrivé en Belgique en 1994, Eugène décide de rencontrer ces Juifs qui ont survécu à une longue histoire de persécutions. Il fait la connaissance d’un rescapé d’Auschwitz, René Reindorf, puis de Jean-Philippe Schreiber, professeur à l’ULB. Tous deux l’encouragent dans son projet d’association destinée à perpétuer la mémoire du génocide des Tutsi. Ses projets actuels l’associent surtout à Viviane Lipszstadt du Service social juif, Mirjam Zomersztajn, alors directrice du CCLJ, ainsi qu’au rabbin David Meyer avec l’aide duquel il mène les activités de Remember Tutsi Genocide : « Il s’agit de préserver la mémoire des victimes du génocide de 1994 et de tous les Tutsi assassinés pour l’unique raison de leur identité tutsi, et cela depuis les premiers massacres, en novembre 1959. Au Rwanda, nous menons un vaste projet d’enquête et d’identification des victimes, inspiré des techniques de collecte de données conçues à Yad Vashem pour la Shoah. Nous aidons aussi les rescapés à poser des plaques commémoratives en mémoire de leurs proches assassinés ». Eugène fait souvent référence à la Shoah, tout en insistant sur les spécificités du génocide des Tutsi. Même si, dans les deux cas, la volonté était d’exterminer tout un peuple : « Au Rwanda, les assassins connaissaient leurs victimes, allaient les chercher, comptaient les cadavres. Il y avait cette terrible proximité et non pas une mise à mort industrielle dont Auschwitz est le symbole. Mon rapport à la mémoire de la Shoah me permet de mieux comprendre ce qui nous est arrivé. Nos mémoires respectives se complètent. Il y a des sensibilités communes à partager, une même souffrance à surmonter pour se reconstruire, et la même solitude des victimes ».

Le Service social juif et les rescapés tutsi

Coordinatrice du Centre d’action globale du Service social juif, Viviane Lipszstadt cite les grandes étapes de sa collaboration avec la communauté tutsi : « Nous avons d’abord été contactés par le Président d’Ibuka, une autre association de survivants qui avait le sentiment que la communauté juive était parvenue avec succès à se reconstruire après la Shoah, et pensait que nous pouvions l’aider à créer un service social pour rescapés tutsi ». Ce projet ne peut se réaliser pour des raisons financières. Le Service social juif décide alors d’agir lui-même en offrant directement aux rescapés un soutien psycho-social, tant individuel que collectif, ainsi qu’une assistance administrative dans toutes leurs démarches de demande d’asile et d’intégration sociale. Le groupe Waramutse (Bonjour), formé de femmes tutsi isolées, veuves… se constitue alors, tenant ses réunions dans les locaux du Service social. Viviane fait également appel au rabbin Meyer pour une conférence sur la transmission de la souffrance du génocide et la manière d’intégrer ces événements dans une vie rituelle : « De là est né un espace de rencontre avec un groupe de jeunes travailleurs et d’étudiants tutsi sur le thème de l’identité, une question permanente et que nous connaissons bien dans la communauté juive », précise Viviane, qui ajoute : « Dans le cadre de projets de cohésion sociale, la COCOF nous octroie un petit subside pour les activités de ce groupe de réflexion tutsi. Lors du parcours de la convivialité de la commune de Saint-Gilles, nous avons ainsi organisé ensemble avec succès une journée sur le génocide des Tutsi ». Co-signataire de l’appel « Permis de sauver » (La Libre Belgique, 21/5/2008), visant à sensibiliser l’opinion publique et les politiques à la réalité des menaces qui pèsent sur le futur des Tutsi au Rwanda, David Meyer constate que la politique rwandaise de réconciliation nationale et la loi d’amnistie sont avant tout motivées par l’impossibilité de maintenir en prison et de juger les 700.000 Hutu accusés d’avoir participé activement au génocide ! Tueurs et survivants se rencontrent donc aujourd’hui au quotidien, contraints de vivre ensemble. Une situation intenable, souligne le rabbin Meyer : « Peut-on encore vivre ensemble après un génocide ? Croire aveuglément à la réconciliation entre victimes et bourreaux, c’est naïf et aussi très dangereux. L’idéologie génocidaire refait surface comme le dit clairement le rapport de Human Rights Watch. Je pense que l’histoire juive montre qu’on ne réconcilie pas les victimes et leurs bourreaux. Après la Shoah, les Juifs se sont séparés d’une bonne partie de l’Europe et ont fondé l’Etat d’Israël. Que se passera-t-il quand les Hutu reprendront le pouvoir ? J’espère que le scénario sera différent, mais sinon, que ferons-nous en Europe ? Regarderons-nous à nouveau les Tutsi se faire massacrer ? ».

Les Juifs et le Congo, un travail de mémoire

Dans Shalom Bwana, La saga des Juifs du Congo (2002, Paris), Moïse Rahmani évoquait l’immigration des Juifs de Rhodes au cœur de l’Afrique coloniale et leur rôle majeur dans l’économie locale. De retour au Congo en 2007, pour le 20e anniversaire de la pose de la première pierre de la synagogue de Kinshasa, l’historien sépharade nous offre dans son nouveau livre un panorama étonnant de la complexité des rapports entre le Congo et les Juifs, de l’époque coloniale jusqu’à nos jours. Juifs du Congo, La confiance et l’espoir retrace la saga des grandes familles juives établies au Congo, mais porte aussi son regard sur ces Congolais « judaïsants », souvent nés de père juif, aux parcours individuels attachants. Il relie aussi cette histoire exotique aux enjeux du vivre-ensemble, entre Juifs et Africains, ici à Bruxelles et à Paris. Fort de ses rapports privilégiés avec le Congo et ces Juifs africains, qui, tel Edouard Guershon Nduwa, œuvrent à l’entente judéo-noire, Moïse Rahmani annonce la fondation en Belgique d’une association d’amitiés judéo-africaines destinée à promouvoir une meilleure compréhension mutuelle et à combattre le racisme dont sont victimes les Noirs, les Maghrébins et les Juifs.

Moïse Rahmani, Juifs du Congo, La confiance et l’espoir, Editions de l’Institut Sépharade Européen, 2007

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