Les défis du judaïsme laïque

Depuis sa création, le CCLJ milite en faveur d’une identité juive laïque. Au cœur de cette expérience, une préoccupation majeure : la transmission de l’identité juive. Pour y parvenir et assumer ce qui les distingue du courant religieux classique, les Juifs laïques de diaspora s’efforcent de définir leur appartenance au peuple juif.

Pour beaucoup de Juifs, la tradition et la pratique religieuses ne constituent plus une part essentielle de l’identité juive. Bien souvent, la religion a été complètement écartée. Cela signifie-t-il pour autant qu’ils souhaitent se défaire de leur identité juive ? Pas du tout. Bien au contraire, ils l’assument et la revendiquent. Ce phénomène n’est pas neuf. « Au sein du judaïsme religieux, une transformation avait déjà eu lieu au 19e siècle dans la sécularisation de certaines pratiques » souligne l’historien Jean-Philippe Schreiber, « en substituant au messianisme de certaines prières une aspiration plus éthique, en supprimant notamment la référence à la restauration du Temple. Le judaïsme laïque tel que nous le connaissons actuellement s’insère donc dans la continuité ». Pendant l’entre-deux-guerres, en Europe orientale, une vie juive laïque va se développer, connaissant rapidement une effervescence considérable. Elle sera emportée en plein élan dans la double tourmente hitlérienne et stalinienne. « Le judaïsme laïque est symptomatique de la crise qui a traversé le judaïsme après la Shoah, offrant peut-être une réponse à ceux qui ne pouvaient plus avoir la foi mais voulaient garder un lien avec la vie communautaire juive » poursuit Jean-Philippe Schreiber. « Il montre aussi à quel point le judaïsme ne vit pas en vase clos et est lié aux mutations de la société en général. Si on le retrouve en France et en Belgique de façon aussi active, ce n’est pas un hasard, cela illustre plutôt le poids des idéologies laïques qui ont le plus marqué le judaïsme dans ces deux pays au 20e siècle, le sionisme et le communisme ».

Les exigences de la transmission

Aujourd’hui, les Juifs expérimentent pour la première fois de leur histoire la possibilité de s’assimiler complètement. Comment donc reformuler et transmettre une identité juive authentiquement laïque qui puisse présenter un cadre aussi solide que la tradition religieuse ? Pour Izio Rozenman, président de l’Association pour un judaïsme humaniste et laïque à Paris et rédacteur en chef de la revue Plurielles, la transmission d’une identité juive laïque n’est pas un pari impossible, mais elle doit répondre à certaines exigences fondamentales : « Il faut ancrer cette identité juive dans la connaissance de l’Histoire juive et des Textes, religieux et profanes. Cette connaissance nous rattache à notre passé et à nos racines, ce qui nous permet à la fois de mieux envisager notre avenir et d’adapter ce patrimoine culturel au contexte dans lequel nous vivons ». La culture, l’histoire et la mémoire sont des notions essentielles, mais constituent-elles ce socle tant recherché pour fonder l’identité juive laïque ? Elie Barnavi, historien israélien vivant actuellement en Belgique et ancien ambassadeur d’Israël, connaît bien la question pour l’avoir lui-même expérimentée en participant activement aux travaux du Meitar College for Judaism as Culture (Jérusalem). S’il a choisi de tenter cette expérience, il se montre sceptique lorsqu’il s’agit d’évaluer ses chances de se hisser au rang du judaïsme religieux : « La marge de manœuvre du judaïsme laïque est étroite. C’est un petit champ à labourer. Ses fondements demeurent encore trop flous. Mes amis laïques de diaspora m’invoquent toujours la mémoire. Ce terme est beaucoup trop vague; il couvre tout et rien à la fois. Que ce soit en Israël ou en diaspora, le judaïsme laïque a également beaucoup de mal à sortir des cercles intellectuels. C’est une faiblesse structurelle qu’il ne faut pas ignorer ». Trop élitiste, trop intellectuel ? Voilà une remarque qui a le mérite de faire sourire les fers de lance du judaïsme laïque en Europe qui n’ignorent pas que le profil sociologique des Juifs a bien changé. « On ne peut plus réduire le monde juif à une collectivité de petits boutiquiers et d’artisans enfermés dans leurs ateliers. Aujourd’hui, ces catégories sociales font figure d’exception dans le monde juif, qui appartient majoritairement aux classes moyennes cultivées. Le judaïsme laïque ne s’en distingue pas », rétorque Izio Rozenman.

L’homme : un « animal rituelique »

Si la connaissance de la culture constitue un élément essentiel, peut-elle offrir la chaleur et le lien social que procure la communauté religieuse traditionnelle ? En posant cette question, on ne peut évidemment faire l’impasse sur les fêtes juives et les rites de passage. Des rites nécessaires pour l’immense majorité des laïques, juifs et non juifs. « L’homme est un “animal rituelique” », souligne Paul Danblon, président du Centre laïque de l’audiovisuel et fondateur de la Fête de la jeunesse laïque. « Cela fait partie de son mode de fonctionnement parce qu’il est sensible à la symbolique. Un symbole est une présence mise pour une absence. Nous avons besoin d’exprimer des choses absentes surtout lors d’étapes importantes dans la vie, que nous souhaitons marquer symboliquement par un discours, une musique, une lumière… Dès lors, il me paraît légitime que les laïques se dotent d’éléments de ce genre ». Jean-Philippe Schreiber approuve : « Les rites de passage dans le judaïsme laïque sont intéressant à observer. Ils sont l’expression juive d’un phénomène qui n’est pas propre à la société juive, on assiste à des rites de passage bricolés dans toutes les communautés religieuses sécularisées, ce qui leur permet de perpétuer la tradition au-delà de la transcendance ». Pour les plus critiques, l’investissement des Juifs laïques dans le champ des rites les condamne à singer les religieux. Pourquoi faisons-nous tous ces rites et toutes ces fêtes ? « Parce que nous ne voulons pas nous couper complètement d’une très longue histoire et que l’homme a besoin de rites de passage comme de pain » rappelle Elie Barnavi. « Mais par la même occasion, nous marchons sur les pas de la religion : nous gardons les termes, l’âge, les symboles, en les vidant de leur contenu pour en donner un autre. Or, nous savons bien qu’il n’y a rien de plus difficile que d’imaginer une religion civique ou laïque ». Ainsi, la Haskalah allemande a entamé dès la fin du 18e siècle un processus de réformes en écartant la dimension collective et nationale du judaïsme. « Ce fut un échec » constate-t-il encore. « La preuve, après avoir supprimé l’hébreu de la liturgie, le judaïsme libéral l’a réintroduit progressivement et aujourd’hui, celui-ci se revendique ouvertement sioniste ». Pourtant, les rites de passage à la synagogue orthodoxe ne garantissent pas nécessairement la transmission du judaïsme. « La Bar-mitzva laïque du CCLJ me paraît être plus un véritable engagement de l’adolescent que la cérémonie à la synagogue où il ne fait que réciter un texte appris par cœur », estime Izio Rozenman. Si les rites posent problème, la transmission du judaïsme laïque pourrait se faire par d’autres voies, notamment par l’attachement à une éthique ou à un ensemble de valeurs du patrimoine juif. L’éthique constitue le fondement des Dix commandements ainsi que l’essentiel des lois juives. Pourtant, aujourd’hui, cette éthique et ces valeurs sont devenues universelles. Pour cette raison, Izio Rozenman rappelle que l’éthique doit être rattachée à l’expérience historique des Juifs : « C’est précisément cette expérience qui stimule la créativité et permet aux Juifs laïques de s’ouvrir sur l’avenir. Abandonner cette perspective historique aboutirait à une rupture complète. Nous serions alors réduits à présenter une pâle copie de ce que la religion propose déjà ».

Un avenir assuré ?

Le débat sur le judaïsme laïque n’est pas prêt de se terminer. Il prend les mêmes contours et pose les mêmes questions que celui qui touche à l’identité juive : qui est juif, comment est-on juif et pourquoi ? Si pour les Juifs attachés à la pratique religieuse, la réponse paraît plus simple, il serait naïf de croire qu’ils ne sont pas exposés à de nombreux défis que leur pose la modernité. La « barrière de la Torah » ne les protège pas hermétiquement des tentations d’une société ouverte. Par ailleurs, ce n’est pas parce que la formulation d’un judaïsme laïque est difficile, qu’il faut abandonner toute tentative de le perpétuer. « S’ils veulent rester en diaspora et y maintenir un judaïsme ouvert, tolérant et ancré dans l’histoire juive, les Juifs n’ont d’autre choix que de poursuivre dans la voie qu’explore le CCLJ » plaide Elie Barnavi. « Le CCLJ a joué un rôle pionnier et n’a aucun équivalent ailleurs dans le monde » confie Jean-Philippe Schreiber, « son poids symbolique étant bien plus fort que son audience réelle. Mais dans une société où la laïcité comme projet est de plus en plus contestée -il n’y a qu’à voir en France le souhait de certains de revenir sur le Pacte laïque de la 3e République- il reste difficile de savoir quels seront les effets de cette évolution sur le judaïsme laïque ». L’ancien ambassadeur d’Israël conclut : « Il y a une forme de beauté dans l’action, même si on peut être sceptique au vu du résultat final. L’expérience menée par le CCLJ est héroïque, mais en aucun cas pathétique ».

*** Trois questions à Jérôme Grynpas Suite à la parution du livre Le judaïsme pour les nuls (First Editions), le philosophe Jérôme Grynpas s’interroge sur le judaïsme laïque marginalisé. Vous distinguez Juif et juif. Pourquoi ?

Pour désigner la nationalité, on met une majuscule. Pour désigner une idéologie, politique ou religieuse, on met une minuscule. Je suis donc Juif avec un J majuscule. A l’origine, peuple et religion, c’est un tout. Le peuple juif ne fait pas exception… sauf que depuis 2.000 ans, la Torah définit son « territoire ».

Vous soulignez les apports du judaïsme rabbinique ?

Le mosaïsme premier, plus politique que religieux, tel qu’il se délivre dans la Torah, ignore le Messie et l’âme immortelle. D’ailleurs, le maître-mot de la Pâque juive est politique : « Rappelons-nous, nous étions esclaves en Egypte ». Celui des chrétiens est strictement religieux : « Alléluia, le Christ est ressuscité ! ». Le judaïsme rabbinique -né au cours de l’exil de Babylone- a donné naissance au Talmud. Ce dernier a façonné le caractère juif à travers les âges. En magnifiant l’étude et la discussion, il a délié l’esprit et consacré le droit à la parole dans un esprit de justice, d’égalité et de liberté.

De l’environnement de chacun est née la diversité juive ?

Certes, ces qualités se sont déployées dans des environnements très différents. Ainsi, Juif polonais ou Juif marocain, Juif anglais ou italien font apparaître un judaïsme multiple. En Occident, le siècle des Lumières a permis que se développe la Haskalah, mouvement d’entrée dans la modernité. Il explique la part considérable prise par le judaïsme dans la naissance du socialisme et son apport au développement des sciences et de la culture. Il a permis aux Juifs de prendre leur destin en main, qu’il s’agisse du sionisme -profondément laïque- ou du Bund. Ils mettaient ainsi en pratique la sentence de Hillel l’Ancien : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera, si je ne suis que pour moi, que suis-je, et si pas maintenant, quand ? ». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, si le peuple juif -en diaspora comme en Israël- croyait pouvoir se maintenir par sa seule adhésion au judaïsme rabbinique, oubliant sa part d’universel, le judaïsme ne désignerait plus qu’une religion parmi d’autres.


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