Mensch 2008 : Le devoir de mémoire d’Henri Kichka

Lorsqu’il témoigne, face à la caméra, pour la Fondation Spielberg (1997), dans Modus Operandi (2008), ou le plus souvent dans les écoles et à Auschwitz, Henri Kichka suscite toujours l’émotion. Il raconte une adolescence perdue dans la nuit des camps pour inciter à la lutte contre toute résurgence de l’antisémitisme et de la haine de l’autre.

Henri naît à Saint-Gilles le 14 avril 1926. Son père, Josek, tailleur pour hommes, originaire de Skierniewice (entre Lodz et Varsovie), se fixe en Belgique après la Première Guerre mondiale. Il y épouse Chana Gruszka, de Kaluszyn (shtetl à l’est de Varsovie), arrivée à Bruxelles en 1924. Henri aime conter les petits bonheurs de son enfance : la tendresse qu’il éprouvait pour ses sœurs, Bertha (1927) et Nicha (1933), les dimanches d’été qu’il passait avec son père, vendeur de vêtements au Vieux Marché, et ensuite au Bois de la Cambre pour les pique-niques en famille, de même que le cinéma, les vacances à la mer, l’école, les jeux au parc Duden avec ses copains, sa passion pour le dessin… Mai 40, les Kichka se réfugient dans le Midi de la France. Enfermés au camp d’Agde, puis transférés à Rivesaltes, ils sont libérés grâce à une tante parisienne et, avec de faux papiers, rentrent à Bruxelles. Eté 42, la machine exterminatrice nazie anéantit cette famille juive polonaise : le 1er août, Bertha est convoquée à Malines. Elle sera assassinée à Auschwitz. Dans la nuit du 3 au 4 septembre, tout le quartier de la gare du Midi est raflé par les Allemands. Internés à la caserne Dossin avec « tante Esther », les Kichka montent dans le 9e convoi le 10 septembre. A Kozel, on débarque du train tous les hommes de 15 à 55 ans. Esther, Chana et Nicha périront dès leur arrivée à Birkenau. Transféré d’un camp de travail à un autre, puis séparé de Josek, Henri retrouve son père à Blechhammer (près d’Auschwitz), son huitième camp ! Placé le 1er avril 44, sous l’autorité SS, ce Judenlager devient alors « Auschwitz IV » et Henri est tatoué du matricule 177789. Le 21 janvier 1945 commence la marche de la mort de Blechhammer vers Gross-Rosen. Henri assiste à l’agonie de son père durant leur transfert vers Buchenwald. C’est dans ce camp, libéré le 11 avril par les Américains, qu’Henri fête son 19e anniversaire : « J’avais l’entrée du camp et la place d’appel comme décors, entourés de barbelés et de sinistres miradors. Comme invités, les squelettiques rescapés de la Mort, dans leurs sinistres pyjamas masquant leurs maigres corps ».

L’après-guerre et la difficile reconstruction

C’est dans la solitude qu’Henri retrouve Bruxelles le 5 mai 45. Après l’hôpital, près d’un an en sanatorium et un séjour à l’orphelinat de l’AIVG (Aide aux Israélites victimes de la guerre), sans jamais recevoir ni visite, ni soutien matériel, il loue une chambre avec un autre orphelin, devient apprenti maroquinier et se lance dans la vie avec courage et combativité. A l’Union sportive des jeunes Juifs (USJJ), il renoue avec la vie communautaire. Mariés le 9 avril 1949, Lucia Swierczynski et Henri auront quatre enfants : Khana, Michel, Irène et Charly. Henri Kichka deviendra citoyen belge en 1952. Sa fille Irène se souvient de la vie difficile qu’ils menaient à Seraing au début des années soixante : « Le commerce de vêtements de Papa occupait le rez-de-chaussée d’une petite maison, vétuste et délabrée, qu’on réchauffait tant bien que mal avec un vieux poêle à charbon. Mes frères dormaient au grenier, où l’eau dégoulinait sur les lits lors des grosses pluies. C’était la survie ! Papa parvenait à peine à joindre les deux bouts. Pendant la grande grève de l’hiver 60-61, il ne vendait plus rien, et c’est seulement grâce à son courage et à sa ténacité qu’il parvenait encore à trouver de quoi nous alimenter. Comme Maman avait une mauvaise santé, il faisait la cuisine, les courses… et nous lavait à tour de rôle, dans une grande bassine d’eau. Papa affrontait toutes ces difficultés quotidiennes avec humour et entrain. Blaguant tout le temps, il faisait régner la bonne humeur autour de lui. C’était aussi un artiste ! Au travail, il s’appliquait à dessiner tous les modèles de vêtements qu’il vendait, à faire de belles étiquettes… Il parlait parfois du nazisme, et nous savions qu’il avait perdu toute sa famille dans la guerre, mais il ne nous racontait pas l’histoire de sa survie. Il s’est tu pendant des décennies. C’est lorsqu’il a pris sa retraite et est venu habiter à Bruxelles qu’il a commencé à témoigner ».

Une revanche sur les nazis

Les enfants ont grandi et sont partis pour faire leur vie et fonder une famille. Khana et Michel sont montés en Israël. Les années ont passé. Plus de soixante ans après la disparition de toute sa famille dans la Shoah, c’est avec l’expression d’une joie immense et une fierté évidente qu’Henri nous dit avec emphase : « J’ai aujourd’hui neuf petits-enfants, quatre arrière-petits-enfants en Israël et un cinquième prévu pour la fin février ! ». Heureux patriarche d’une famille nombreuse vivant majoritairement en Israël, il aime souligner qu’il a pris une belle revanche sur les nazis. Passionné de dessin et de peinture, il a plusieurs fois exposé ses œuvres en noir et blanc, inspirées du monde disparu du Yiddishland ou de la vie juive à Jérusalem, de même que ses peintures ornementales polychromes à symbolique juive. En 2005, il participe, comme nombre d’artistes et personnalités, à l’exposition et au livre célébrant le 10e anniversaire de l’Espace Rabin. Il y a une dizaine d’années, Henri partageait son temps entre le dessin et son devoir de mémoire de la Shoah. Mais aujourd’hui, alors que les derniers témoins de la barbarie nazie disparaissent et que les vieux démons resurgissent, Henri sait qu’il doit se consacrer presque exclusivement au devoir de mémoire, témoigner, raconter la disparition tragique des siens et sa douloureuse survie dans les camps de la mort. Président de l’Union des déportés juifs de Belgique – filles et fils de la déportation, Micha Eisenstorg souligne avec respect : « Porte-drapeau de l’Union des déportés et membre de 11 associations patriotiques, Henri se consacre 365 jours par an au travail de mémoire. C’est un témoin infatigable dont j’admire la force et l’humour qu’il maintient à travers tous les malheurs de la vie ». Le 19 mai 2006, à l’initiative de l’association « 83rd Thunderbolt Division – Les Chemins de la Liberté », un « Espace Henri Kichka » est inauguré dans un wagon-musée consacré à la déportation, à Bihain, près de Vielsalm. Membre de cette association, Robert Van de Wiele explique l’origine du projet : « Le nom de notre asbl fait référence au sobriquet de la 83e division d’infanterie US, la “Thunderbolt Division”, qui était à Omaha Beach le 6 juin 44, puis a combattu à Bihain durant la bataille des Ardennes, et a libéré le KZ Langenstein, un des sous-camps de Buchenwald, le 11 avril 45. J’ai rencontré Henri à “Nuts City”, lors du 60e anniversaire de la bataille de Bastogne. Nous avons sympathisé. De fil en aiguille m’est venue l’idée d’installer ici un wagon-musée sur la déportation, montrant l’histoire de ce jeune Juif qui a survécu aux camps de la mort et dont les nazis ont assassiné toute la famille. Il est venu témoigner à plusieurs reprises dans nos écoles. En mars 2008, Henri nous a accompagnés en Normandie et nous y retournerons ensemble cette année pour les commémorations du Débarquement, du 4 au 6 juin ». Fier d’appartenir à tant d’associations patriotiques et de participer à leurs commémorations, Henri souligne : « Je suis belge ! Je veux que ceux qui viennent aux cérémonies, le 8 mai ou le 11 novembre, voient le Maguen David au sommet de mon drapeau. Lorsque j’ai visité la Normandie, j’ai vu dans les cimetières militaires américains des centaines de tombes ornées du Maguen David et je veux qu’on se souvienne de leur sacrifice ! ».

Une mémoire vivante pour les élèves

Henri rencontre chaque année des milliers de jeunes lorsqu’il témoigne dans les écoles ou à Auschwitz. Joëlle Croes, directrice de l’Institut Sainte-Ursule à Forest, souligne son excellent contact avec le public scolaire : « Henri Kichka témoigne chez nous dans le cadre des cours d’histoire et de citoyenneté. Il sait parler aux jeunes, lier son passé à des questions actuelles qui touchent des adolescents. On aimerait bien qu’il vienne plus souvent dans nos classes. Sa disponibilité est impressionnante, mais son agenda est souvent trop rempli ». Michel Lombard, économe de l’école, avait pris l’initiative d’aller voir Henri pour lui demander s’il voulait bien venir témoigner à Sainte-Ursule : « Son contact avec les élèves est exceptionnel. Je le présente à la classe. Il rentre très vite dans le vif du sujet. Un climat de respect et d’émotion s’installe. Les jeunes boivent ses paroles, émus parfois jusqu’aux larmes. Ce sont des moments poignants. Comme il habite le quartier, il passe souvent à l’école et dépose des photos prises avec les élèves lors de ses témoignages ou nous remet de la documentation sur le génocide ». Ancien élève de l’école, Philippe Stons a été marqué par le témoignage d’Henri : « Il nous racontait la mort de son père et on a réalisé à quel point c’était dur pour lui d’en parler. Soudain, il est sorti un moment de la classe, en s’excusant. Il ne voulait pas montrer ses émotions. Mes grands-parents étaient encore très petits durant la Seconde Guerre mondiale et Monsieur Kichka est le premier à me transmettre une expérience vécue de ce conflit ». 19 janvier 2009, Henri témoigne devant deux classes de 3e à Sainte-Ursule. La salle est comble et les jeunes écoutent, attentifs, intrigués par ce « papy » souriant qui leur conte sa terrible histoire : « Fermez les yeux et imaginez : je vais vous raconter ce que nous avons souffert Papa et moi. Je vais vous expliquer ce que c’était la survie au camp pour de sales Juifs de merde, condamnés à mort ! ». Le réalisme cru de ce témoignage de l’enfer concentrationnaire émeut les écoliers. Poursuivant son témoignage, Henri leur dit en passant : « Dans neuf jours, je ferai mon 42e voyage à Auschwitz, avec Serge Klarsfeld et un groupe d’écoliers français ». Pionnier du combat pour rendre justice aux victimes de la déportation raciale, en France et en Belgique, Serge Klarsfeld loue la force du témoignage et les grandes qualités humaines d’Henri : « Témoin très émouvant, il manifeste toujours une volonté de vivre et un dynamisme stupéfiants, il irradie de bonne humeur. Les jeunes l’apprécient beaucoup ». Députée MR, ex-bourgmestre de Forest, Corinne De Permentier exprime elle aussi toute son estime pour le témoin et l’homme au quotidien : « J’étais devenue sa voisine de palier et je l’ai trouvé si généreux, attentionné, plein d’entrain. Très émouvant aussi lorsqu’il partait tôt le matin, avec son drapeau, les jours de commémorations. Je me suis toujours sentie proche des causes qu’il défend et j’admire son travail de mémoire auprès des jeunes. C’est pour tout cela que je l’avais fait citoyen d’honneur de Forest aux débuts de mon maïorat ».

La naissance d’un best-seller

Caricaturiste renommé, en Israël et en Europe, le fils d’Henri, Michel Kichka, commente le dessin sur lequel il a représenté son père, avec son drapeau et en tenue de prisonnier, à l’entrée d’Auschwitz : « Les témoignages de mon père devant les jeunes qu’il accompagne à Auschwitz sont devenus sa raison d’être, sa mission sur terre, tant qu’il le pourra. Il est devenu connu, et aussi reconnu. C’est pour lui une véritable réhabilitation dans la société des humains. Après avoir été presque déshumanisé, transformé en numéro destiné à l’extermination, après avoir vécu 35 ans dans un non-dit écrasant, il est non seulement incapable de s’arrêter de parler, mais presque incapable de parler d’autre chose. C’est dans les camps de la Mort qu’il reprend confiance en la vie. Les jeunes sont touchés aux larmes par son récit dont il a fait un livre ». Fin 2000, Irène et son fils Samy lui offrent un « superbe stylo et un gros cahier » pour l’inciter à écrire son histoire. Seize mois plus tard, c’est chose faite ! Paru en 2005, Une adolescence perdue dans la nuit des camps est un vrai best-seller, dont l’éditeur, Luc Pire, résume le succès : « Deux impressions pour un total de 9.600 exemplaires, dont 7.400 déjà vendus ! Malgré la faiblesse du marché du livre en Belgique francophone, ce livre a très bien marché, dès sa sortie, pour le plus grand plaisir de son auteur et de son éditeur ! Le dynamisme d’Henri y est pour beaucoup. Quand Henri et Irène sont venus me voir avec le manuscrit, j’ai tout de suite été touché par son histoire exceptionnelle et par sa volonté de combattre l’antisémitisme en continuant à témoigner. Depuis, j’ai appris à le connaître et je suis très honoré qu’il me considère comme un ami ». David Susskind sait l’intérêt du public pour l’histoire d’Henri Kichka, ce vieil ami qu’il connaît depuis son retour des camps : « C’est un homme très sensible, qui sait raconter tout ce qu’il a vécu et n’a pas peur d’aborder des sujets difficiles dans les débats, lorsqu’il témoigne devant les jeunes. Il est le témoin exemplaire ! ».

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