Depuis quelques mois, la Flandre voit la parole antisémite se libérer en se cachant derrière le masque de l’humour. Sur les antennes de la VRT ou dans le cortège d’un carnaval, des clichés antisémites dignes du Troisième Reich sont agités, et la Shoah tournée en farce. Autant de signes d’une certaine Flandre mal à l’aise face à son passé.
Le carnaval d’Alost ne s’est jamais distingué par sa finesse. Il n’empêche que son cortège, considéré comme le plus spectaculaire de Flandre, réunit depuis plus de 80 ans des milliers de participants et figurants. Cette année, la vision humoristique que les groupes de chars ont cherché à donner de l’actualité a puisé son inspiration dans le mauvais goût le plus saumâtre. Des membres du jury déguisés en « Juifs ultra orthodoxes » au nez crochu, arborant au revers l’étoile jaune et la « truite d’Hitler » sur le dos, aux chars animés par d’autres « Juifs ultra orthodoxes » aux pieds plats démesurés, moustaches d’Hitler et hélicoptères de combat israéliens sur leurs schtreimel, en passant par les drapeaux nazis ornés de l’étoile de David, de nombreux clichés antisémites ont été diffusés dans la joie et l’allégresse du carnaval le plus populaire de Flandre. Bien entendu, les organisateurs récusent toute intention antisémite. Ils avancent l’argument imparable de l’humour et de l’impertinence qui leur permet de se moquer de tout et de tous. Cette provocation antisémite n’est pas isolée et s’inscrit dans une série de dérapages du même goût commis sur VRT, la chaîne de télévision publique flamande. Les références à ces incidents sont même explicites. La truite rappelle évidemment l’émission culinaire « Plat préféré » consacrée à la recette favorite d’Adolf Hitler, déprogrammée suite aux protestations des organisations juives de Flandre. Le calicot « Jood batj hond » est une allusion à peine voilée à l’émission satirique « Man bijt hond » dénonçant les réactions juives qu’elle définit comme « pression sémite » pour « une innocente cuisine au gaz », et plus généralement la persécution que ces mêmes Juifs exerceraient contre les humoristes et les animateurs de la VRT. Les mises en scène d’Alost s’inspirent également du sketch de l’humoriste flamand Philippe Geubels, qui dénonçait la « susceptibilité » des Juifs, capables « de poursuivre la ville pour provocation en cas de fuite de gaz à Anvers< ».
Insultes à la liberté d’expression
Tant que ces provocations antisémites étaient cantonnées à la VRT, on aurait pu considérer qu’il s’agissait d’un problème éthique auquel étaient confrontés les dirigeants de la chaîne publique. Cette chaîne de télévision publique doit affronter la concurrence du secteur privé audiovisuel. Dans cette course effrénée à l’audience, on pourrait considérer que les responsables des programmes seraient tentés de succomber au nivellement par le bas en proposant des programmes racoleurs et scandaleux. Selon Rik Van Cauwelaert, directeur de l’hebdomadaire Knack, « ceux-ci sont tétanisés à l’idée de passer pour des censeurs ou des ringards. Ils laissent faire. On sait où cela commence mais jamais où cela termine. On en arrive à faire comme le leader de la Ligue arabe européenne, Abou Jajah, qui déclare qu’il peut présenter une caricature d’Anne Frank au lit avec Hitler. On baigne dans le même mauvais goût ». Mais en raison de l’ampleur du phénomène et de son prolongement dans des festivités folkloriques de masse, on ne peut s’empêcher d’y voir quelque chose de plus profond. Ayant qualifié les dérives de la VRT « d’insultes à la liberté d’expression », Rik Van Cauwelaert constate qu’un véritable ressentiment à l’égard des Juifs se développe : « L’humour est un prétexte pour laisser libre cours à l’antisémitisme ». Dans ce registre, le modèle a été défini en France par Dieudonné. Il s’agit de présenter les Juifs comme des gens qui exagèrent sans cesse. Ce qui leur est arrivé pendant la Seconde Guerre mondiale n’est « pas si grave » en réalité. On peut en rire, on doit même en rire. Pour Walter Pauli, journaliste au quotidien De Morgen, « il ne s’agit pas d’humour. C’est drôle et irrévérencieux lorsqu’on se moque des puissants. La petite communauté juive de Flandre est-elle si importante pour les humoristes ? Ce n’est pas courageux du tout de leur part. Le propre des humoristes de talent est de faire preuve de courage, à l’image de Charly Chaplin et son film « Le Dictateur ». Il ne se moquait pas des Juifs persécutés, mais bien d’Hitler et des nazis, bénéficiant alors d’un courant de sympathie auprès de nombreux Américains. Cela peut paraître kafkaïen mais chacun de nous sait quelles sont les limites à ne pas dépasser. Personne ne s’est moqué des parents des enfants tués à Termonde ni des parents de Jo Van Holsbeeck. Cela signifie bien que même ceux qui s’attaquent aux Juifs connaissent ces limites ». Non seulement cet « humour » procède à une inversion complète du langage où le persécuté devient le persécuteur, mais il cherche à ôter aux Juifs ce qui les caractérise depuis longtemps : l’humour. S’il peut être amer avec les Juifs eux-mêmes, l’humour juif cherche avant tout à « dégonfler les baudruches parce qu’il éclaire d’un jour de comédie les drames et les tragédies », soulignait Victor Malka, philosophe et auteur d’un bel essai sur l’humour juif. Les exemples de productions artistiques juives sur toutes les tragédies de leur histoire ne manquent pas dans le cinéma, le théâtre et la littérature. De Billy Wilder à Woody Allen, en passant par Mel Brooks, de nombreux artistes Juifs ont tourné en dérision les persécutions antisémites dont les Juifs ont été les victimes.
Mal-être flamand
Le phénomène n’est bien sûr pas exclusivement flamand, mais on peut difficilement faire abstraction du contexte politique et historique de cette région : « C’est à propos de la communauté juive d’Anvers que l’on rigole grassement de “fuite de gaz” », souligne Maxime Steinberg, historien de la déportation des Juifs de Belgique. « Cette population juive a péri par le gaz grâce au concours de la police et des autorités communales anversoises. Il s’agit de minimiser leur responsabilité dans ce crime. Bart De Wever, le président de la NVA, avait donné le ton en jugeant les excuses publiques du bourgmestre Patrick Janssens inappropriées et la réaction des Juifs exagérée ». Et d’ajouter : « On voit bien qu’il y a un mal-être flamand et un repli identitaire qui les conduit à se moquer des Juifs en insultant leur mémoire. Comme des schizophrènes, les Flamands se coupent de la réalité. Cette libération de la parole antisémite doit être mise en perspective avec leur incapacité à assumer la responsabilité des injustices qu’ils ont fait subir aux Juifs il y a plus de 60 ans ». On quitte donc la sphère des dérapages humoristiques pour pénétrer le domaine beaucoup plus trouble de la mémoire collective flamande face à son passé durant la seconde Guerre mondiale. Que faire face à cet humour nauséabond ? Réagir évidemment, en sensibilisant l’opinion publique comme le fait fréquemment dans les médias Claude Marinower, avocat et conseiller communal anversois. « Je m’indigne et j’interpelle, mais quand certains repoussent systématiquement les limites de l’indécence sans que cela ne suscite le moindre débat au sein du monde politique, ma capacité d’indignation diminue progressivement. C’est fatigant et cela fait mal d’être seul dans ce combat », déplore l’ancien député fédéral. Un arsenal législatif protège les Juifs face à l’antisémitisme mais on sait bien que la voie judiciaire n’est pas la plus payante, car elle contribue à alimenter le discours antisémite selon lequel les Juifs se plaignent tout le temps et manquent d’humour. « Il faut tourner en dérision et ridiculiser ces pseudo-humoristes sans négliger l’analyse historique de ce complexe de comportements », conclut Maxime Steinberg. « La réplique humoristique doit justement renforcer la pédagogie censée déconstruire ce discours antisémite d’une certaine Flandre mal à l’aise face à son passé ».
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