Israël : I have a dream

En 2008, le 60e anniversaire fut l’occasion de dresser le bilan diplomatique, économique, social, et culturel d’Israël, puis d’aligner des chiffres éloquents relatifs à l’immigration et à l’édification de villes et villages. Malgré un bilan qui semble impressionnant, il reste de nombreux défis. Herzl se montrait utopique, pourquoi pas nous ?

Israël, avec ses imperfections, est une société dynamique qui a subi nombre de mutations depuis sa création. Tant de succès, de victoires, de conquêtes… Tout cela fait bien martial et militaire. Et cette somme de réalisations ne saurait faire oublier les drames, les échecs et les défaites. Il n’en reste pas moins vrai que le sionisme fut la révolution la plus spectaculaire et la plus significative qu’a connu le peuple juif depuis 2.000 ans. Le sionisme a d’abord été un programme réaliste signé Herzl, lequel s’est lancé, quelques années plus tard, dans une aventure non moins inattendue : l’écriture d’un roman utopique Altneuland, « nouveau pays ancien ». Si le débat sur le passé suscite tant de controverses, peut-on espérer, pour dessiner le visage du futur, un peu plus de consensus ? Rien n’est moins sûr. Rappelons-nous le propos d’Amos Oz qui définissait Israël comme « une fédération de rêves » et dont on peut redouter qu’il ne soit devenu « une fédération de cauchemars ». Est-ce l’accession de Barack Obama qui nous donne envie de rêver à notre tour ? N’a-t-il pas su réveiller chez les plus sceptiques, les plus apathiques, les plus réticents à la chose politique le goût d’y croire ? Même les plus réalistes rêvent aussi, quand bien même ils se gardent d’accorder à ces rêves trop d’importance. Et si ce n’est Obama, alors c’est peut-être que nous éprouvons le besoin de penser que la bombe iranienne n’est pas fatale, que la Conférence sur le racisme à Genève n’est qu’une mascarade sans conséquence, et que d’autres horizons se présentent devant nous si tant est qu’on conjugue les efforts pour faire advenir dans le réel ce que nous inspirent nos rêves. La paix, la paix, la paix…

La paix, défi majeur

On aura beau tourné les choses dans tous les sens, on y revient nécessairement. La paix reste bel et bien le défi majeur, le plus complexe, le plus fragile. La route est longue, et parce qu’elle se dérobe, il est de bon ton de ne plus l’espérer, de ne plus y croire. On passe pour un naïf, un simple d’esprit, pour ne pas dire un ignare qui ne comprend rien soit au monde arabe voué à la violence, soit à Israël voué à l’expansionnisme. Dans cette dynamique, pour ne pas dire ce cercle vicieux, les plus extrémistes apparaissent comme les plus sûrs d’eux. On prétend que la volonté existe des deux côtés, mais que la conjoncture ne s’y prête pas : le Hamas veille et ne laissera pas faire; l’Iran non plus. Côté israélien, la coalition de droite empêchera Netanyahou de se montrer pragmatique. N’oublions pas qu’en cas d’urgence, le Premier ministre a toujours la possibilité de renvoyer sa coalition sortante, de conserver le Parti travailliste et d’inviter Kadima à participer au gouvernement. C’est exactement ce qui s’est passé en 2003 avec les Travaillistes qui ont décliné la proposition initiale de Sharon et n’ont cédé que lorsqu’il a inscrit à l’ordre du jour la perspective du désengagement. Tout est possible, mais il faut à cette fin que les Etats-Unis, l’Europe et la Ligue arabe organisent une Conférence de la paix. Il faut renverser la dynamique du désarroi qui depuis 2000 empêche les bonnes volontés de se déployer. La paix incarnera ce dont les êtres humains ont le plus besoin : le sentiment d’être reconnus, d’être respectés. Certes, elle aura ses adversaires. Elle n’apparaîtra pas ex nihilo, mais il est temps d’arrêter cette litanie du désespoir.

Laissés-pour-compte

L’égalité, l’égalité, l’égalité. Comment rester indifférent face au spectacle de ces dernières années : trop d’abus, trop de laissés-pour-compte, des écarts de salaire indécents, injustifiés et injustifiables. On a laissé les poches de détresse enfler et s’aggraver; on a toléré l’intolérable et admis l’inadmissible. Le discours politique a mis l’accent sur ce qui sépare et divise; il exalte les différences et ne sait plus parler le langage commun de la dignité. Bien sûr, les intérêts sont particuliers, mais n’a-t-on pas oublié, ce faisant, l’intérêt général ? La crise a ceci de bon qu’elle permet un nouveau départ, une nouvelle réflexion sur ce qui ne doit plus être. C’est quand le gâteau se rétrécit que l’occasion doit être saisie pour le redécouper. Mais les inégalités ne sont pas qu’économiques. Les plus graves concernent le sentiment de ne pas être écouté par les pouvoirs publics. Il y a des privilèges et des privilégiés. Si la solidarité apparaît comme une aspiration vaine, ce n’est pas seulement à cause des choix de l’Etat et de ses priorités, c’est aussi parce que chaque groupe social a son adversaire désigné qu’il est prompt à transformer en ennemi. Le langage civique doit être restauré sinon instauré. Tous les Israéliens sont concernés : Juifs et Arabes, Ashkénazes et Séfarades, laïques et religieux. Il est temps que l’on s’adresse à eux en bloc. Certains appellent à tort cette volonté de dépasser les étiquettes et les frontières entre les groupes le post-sionisme. Rien n’est plus faux. Il ne s’agit pas de dissimuler les intérêts contradictoires. La démocratie se nourrit de ses conflits qu’elle tente de réguler, non de résoudre. Retrouver le sens du modus vivendi consiste précisément à faire la part de ce qui divise et de ce qui nous est commun. Cet espace commun ne recouvrira jamais entièrement l’espace social et tant mieux, car il y aurait de quoi se méfier de cette unité artificielle. Mais il faut retrouver cette inspiration. C’est un langage que l’on n’a jamais ou presque employé, sauf dans de vains discours politiques et démagogiques. Cet Israël que j’ai dessiné serait-il plus juif, plus démocratique ? Je me demande parfois s’il n’est pas un temps pour lâcher prise. Cette recherche de définition est utile, nécessaire, impérative. La vérité nous y oblige. Mais elle ne doit devenir ni obsession ni tyrannie. Et pourtant cet Israël serait plus juif puisqu’il correspondrait mieux à l’inspiration des prophètes et plus démocratique parce qu’il ne se lasserait pas de favoriser la participation de tous au destin collectif tout en laissant à chacun le soin de cultiver son jardin personnel. I have a dream, vous dis-je.

Splendeur et misère culturelles

Création et culture… Voilà encore un sillon qu’il faut creuser. L’enseignement supérieur est en crise, personne ne prétend pourtant que le savoir est inutile. En matière de cinéma, de théâtre, de littérature et de danse, la création israélienne a suscité de multiples encouragements. Il y règne en art un dynamisme éblouissant, un foisonnement et même, s’il y entre nécessairement un peu de confusion, il est remarquable que de cette société monte une inextinguible et irrésistible envie de dire, de montrer, d’exprimer, de témoigner. Certes, ce n’est qu’un aspect de la scène culturelle. Car si dans le domaine de la création, une recherche tous azimuts jaillit, en matière de consommation culturelle, la médiocrité n’est pas en reste : les reality shows et une bonne partie de la production télévisuelle déforment le goût esthétique et distillent un conformisme regrettable. C’est donc à ce niveau de la formation qu’il faudrait multiplier les efforts : inciter les jeunes à jouer d’un instrument, à faire du théâtre, à avoir une activité artistique susceptible de rapprocher les sensibilités. Afin d’opposer aux idées reçues, aux idéologies, aux intérêts, un autre lieu, un espace de convivialité et de rencontre entre les individus qui ne seraient pas réductibles aux identités qui les définissent et qui parfois les enferment, aux catégories qui satisfont le besoin d’appartenance, mais qui parfois aussi étouffent la disposition à voir autrui autrement que comme un autre, un adversaire, un rival, un ennemi.

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