Tel-Aviv : Une jeune fille centenaire

Incarnation du rêve sioniste avant la création de l’Etat, Tel-Aviv, jeune centenaire fait pâle figure comparée à Jérusalem, ville biblique. Elle est néanmoins devenue la capitale culturelle et économique du pays. Et n’est pas si impie que cela.

« Ville sans répit », « Ville jardin », « Ville du péché », « La petite pomme », « Silicon Wadi », « Tel Sodome », « Ville blanche », « Première ville hébraïque », « Ville boutique », « Ville rose »… Tel-Aviv collectionne les surnoms comme si la jeune centenaire était encore à la recherche d’une identité. Chaque appellation évoque une facette de la cité qui a jailli des sables en avril 1909. A l’époque, les 66 familles fondatrices organisent un tirage au sort pour s’attribuer le plus justement possible leurs terrains où seront bientôt construites les premières maisons de la rue Herzl et du boulevard Rothschild. Au sud-ouest de ces deux artères, Neve Tsedek, premier quartier juif construit hors de la ville forteresse de Jaffa à partir de 1887, sous l’impulsion du Séfarade Aaron Schlouch et de l’Ashkénaze Shimon Rokah. Jaffa est alors surpeuplée et insalubre. Les petites maisons de Neve Tsedek vont offrir un confort révolutionnaire. Chacune, d’une surface de 55 m2, comprend une cuisine et des toilettes. Un luxe incroyable pour l’époque.

Une ville cosmopolite

En 1909, une nouvelle étape va être franchie. Il s’agit alors de se libérer de la tutelle de Jaffa. Une nouvelle localité est créée, et ses responsables adoptent immédiatement l’hébreu pour l’ensemble des délibérations municipales. Elle est baptisée Ahouzat Bait. Un an plus tard, le comité municipal adopte le nom de Tel-Aviv – après tout, si dans le judaïsme les nouveaux nés doivent attendre huit jours avant de recevoir un nom, une ville émergente peut bien patienter un an. Tel-Aviv est la traduction du célèbre livre de Herzl Altneuland, littéralement « nouveau pays ancien »; la jeune centenaire va donc incarner le rêve sioniste. La multitude de surnoms donnés à Tel-Aviv traduit aussi son « multiculturalisme » que Yaël Dayan, maire-adjointe aux Affaires sociales de Tel-Aviv, aimerait voir « s’étendre à tout Israël ». Les étrangers y sont nombreux et s’y sentent bien. Makiko, étudiante japonaise à l’Université de Tel-Aviv, blottie dans les bras de son amoureux israélien, est venue assister à la fête la plus grandiose que Tel-Aviv ait jamais connue. C’était le 4 avril dernier, sur la place Rabin, quelque 250.000 personnes se sont rassemblées pour le lancement des cérémonies du centième anniversaire. « J’aime cette ville. Je m’y sens bien. Je ne m’y sens pas étrangère », souligne-t-elle en souriant. La moitié des travailleurs immigrés non palestiniens, arrivés ou non légalement en Israël, sont installés dans l’agglomération de Tel-Aviv. Ils ont leur fief aux alentours de la gare routière, une sorte de Barbès Rochechouart israélien, où se croisent toutes les nationalités, toutes les langues et toutes les couleurs, où les boutiques d’appels téléphoniques à bas prix pour le Nigeria, la Chine ou la Roumanie s’alignent les unes à côté des autres. Ville cosmopolite, Tel-Aviv est aussi « une plaque tournante pour tous les Israéliens qui veulent aller ailleurs », remarque Ami Bouganim, auteur de Ville sans répit (éd. Autrement). Dori Manor, poète-traducteur de Baudelaire, Telavivi qui s’est, fût un temps, expatrié à Paris, et que l’on retrouve dans le livre de Bouganim, réclame le droit à l’exil : « Mes parents venaient ‘d’ailleurs’ et moi je veux découvrir ‘l’ailleurs’. Beaucoup de gens de Tel-Aviv ont un passage obligé par l’exil ».

Les « hommes en noir »

Ville en quête d’identité ou ville cosmopolite, sans doute les deux faces d’une même pièce. Mais il y en a une troisième, plus cachée celle-là, presque invisible au passant qui ne veut ni voir, ni entendre. La face spirituelle. Si la cité a construit dès 1913 son premier temple du cinéma Eden quinze ans avant la Grande synagogue, Tel-Aviv est moins détachée de ses racines juives qu’elle en a l’air. La ville des bars et des boîtes de nuit a aussi ses « hommes en noir ». Ainsi, à Sheinkin, les ultra-orthodoxes de la grande yeshiva Beltz croisent sans sourciller de jeunes créatures au décolleté pigeonnant et doré comme du pain d’épice. Phénomène plus récent, il existe de plus en plus de yeshivot dites laïques, autrement dit des lieux d’études où les participants ne sont pas nécessairement pratiquants. Mais qui sait ? Après tout, le rabbin Adin Steinsaltz, un des plus grands talmudistes contemporains, né en 1937, a grandi dans une famille laïque communiste. « Peu importe que mon fils devienne un mécréant mais je ne veux en aucun cas qu’il soit un ignorant ! », avait décrété son père athée l’envoyant au cours de Talmud. Le jeune Steinsaltz y a pris goût. Comme cet enfant tombé dans le Talmud, Tel-Aviv peut verser dans le spirituel. A sa manière. De façon moins ostentatoire que Jérusalem. Ami Bouganim souligne en souriant : « Il existe une réflexion profonde sur le judaïsme à Tel-Aviv. Il pourrait même y avoir un Talmud de Tel-Aviv ! ». Et d’ajouter : « A Tel-Aviv, on est ivre et triste, à Jérusalem on est fou et gai ».

4.000 immeubles Bauhaus

Tout juste centenaire, Tel-Aviv n’en est pas moins déjà inscrite au Patrimoine de l’UNESCO. Une distinction exceptionnelle pour une ville moderne, qu’elle ne partage qu’avec Brasilia, et qu’elle doit à un trésor architectural. L’explosion démographique des années 30 s’accompagne d’une vague de constructions sans précédent : 4.000 immeubles sont construits en l’espace de dix ans dans le style moderne dit Bauhaus. C’est la rencontre historique entre un style nouveau et l’expansion d’une ville émergente qui offre au cœur même de Tel-Aviv une concentration exceptionnelle de bâtiments Bauhaus -phénomène unique au monde- et qui lui vaut son surnom de « Ville blanche ». Et puis si Tel-Aviv est bien jeune encore, elle a constitué une sorte de laboratoire de l’Etat d’Israël créé en 1948. Dans les années 30, elle devient une sorte de cité-Etat, construite quasi exclusivement grâce à l’initiative privée. Les autorités britanniques ne finançant ni logements, ni infrastructures, la municipalité de Tel-Aviv met en place des structures politiques mais aussi culturelles et économiques. Avec la création de l’Etat, les institutions politiques seront vite transférées à Jérusalem, mais Tel-Aviv restera la capitale culturelle et économique du pays jusqu’à aujourd’hui. De telle sorte que son surnom de Tel Hanout -Colline de boutiques-, utilisé par les ouvriers socialistes des années 30 pour stigmatiser l’effervescence commerciale qui s’empare alors de la ville, lui va toujours comme un gant.

La Beth Bialik, entre l’Orient et l’Occident Ayelet Bitan Schlonsky dirige le nouvel « Espace culturel Bialik » qui réunit autour de la place Bialik plusieurs bâtiments consa-crés aux disciplines cultu-relles. Elle veut faire de ce lieu le fer de lance de la rencontre entre l’Orient et l’Occident. Quel est le lien entre l’histoire et le présent ?

La Beth Bialik est l’exemple parfait de ce que nous voulons faire dans toutes les disciplines. Elle a trois fonctions. C’est le musée du poète national, le centre d’archives de ses manuscrits et un cercle de rencontres littéraires contemporaines hebdomadaires. En racontant le passé et en illustrant le présent, on construit l’avenir culturel de la ville.

Que signifie pour vous le centième anniversaire de Tel-Aviv ?

C’est l’occasion d’affirmer que tout le monde a sa place ici, d’accepter qu’il y a des cultures diffé-rentes, que ce multiculturalisme constitue une richesse. Il faut renforcer cette tendance à la synergie entre les cultures occidentale et orientale. C’est ce qu’a fait Bialik, un Occidental qui a construit sa maison en s’inspirant de la tradition orientale. Et si la situation politique actuelle ne va pas dans ce sens-là, raison de plus pour s’entêter dans cette voie.

Cent ans, c’est peu à l’échelle du temps ?

Comparée à Jaffa qui a 3.000 ans, la perspective historique de Tel-Aviv est inexistante. Mais sur le plan culturel, Tel-Aviv est déterminante pour Israël. C’est une ville qui absorbe les conflits entre le Nord et le Sud, les jeunes et les vieux, l’Est et l’Ouest, les pauvres et les riches… Quand on pense que dans les années 30, le train qui partait de Tel-Aviv amenait ses passagers jusqu’à Damas, cela fait rêver. Il faut retrouver cette vision, cette ouverture, sur le plan culturel, écono-mique et politique. Je crois vraiment que Tel-Aviv peut fonder la paix et que l’Espace culturel Bialik peut en être le fer de lance en portant un message culturel au sens large du terme.

TEL-AVIV EN CHIFFRES – Population : 350 âmes en 1911, 46.000 en 1924, 150.000 en 1936, près de 400.000 en 2008 (3 millions pour l’agglomération urbaine.) – Neuf maires depuis 1922 : Ron Huldai dirige la ville depuis 1998 – 900.000 touristes en 2008 Tout l’agenda des activités du Centenaire sur le site de l’Ambassade d’Israël : brussels.mfa.gov.il

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