A l’occasion de la « Journée mondiale des Roms » décrétée le 8 avril, et suite au séminaire de la Fondation Roi Baudouin consacré à la scolarisation des enfants roms, Regards s’est penché sur la situation en Belgique de cette communauté avec laquelle les Juifs partagent une partie de leur histoire.
On les appelle « Tziganes », « Gitans », « Manouches »… La situation des « Roms » -terme retenu depuis deux ans pour désigner l’ensemble de ces communautés et qui signifie en langue tzigane « l’homme marié »- suscite une attention de plus en plus accrue en Europe occidentale. Essentiellement issus ces dernières années d’ex-Yougoslavie et de Roumanie, les Roms restent en effet victimes chez nous de préjugés qui ont la vie dure et de situations économiques et sociales souvent très difficiles. Luc Bolssens est travailleur social de rue à La Maraude, service dépendant de la commune de Saint-Josse destiné aux plus démunis. Chaque dernier lundi du mois, ce sont plusieurs familles roms qui bénéficient de la « collation conviviale » qu’il propose. « La plupart des Roms que nous côtoyons peuvent compter sur une grande solidarité au sein de leur communauté » constate-t-il. « Ils font néanmoins appel à nous pour des problèmes de papiers, de compréhension, de fournitures… ». Récemment, une famille avec un enfant de 5 ans est arrivée de Roumanie. « La maman fait la manche à l’entrée de la Gare du Nord, le papa y joue de l’accordéon » explique Luc Bolssens. « J’ai tout fait pour que le petit soit scolarisé, c’est désormais le cas depuis quelques mois ». Si lui veille à ne pas généraliser, la Fondation Roi Baudouin adopte une position moins nuancée, confirmée par le rapport qu’elle présentait à son séminaire du 19 mars, consacré à la scolarisation des enfants roms. « Les témoignages recueillis depuis 2002 auprès de notre réseau d’écoute des nouvelles injustices évoquent des problèmes de mendicité, des difficultés d’intégration, le manque de papiers, de diplômes et de moyens financiers », explique Brigitte Kessel, responsable du projet. La Fondation a donc décidé de réagir dans le but d’édicter des recommandations susceptibles d’améliorer la situation. « L’expérience de scolarisation des Roms a rarement été positive, du fait de leur périple migratoire difficile, des discriminations dont ils ont souffert dans leurs pays d’origine, avec souvent de la violence et une méfiance qu’ils importent chez nous. La scolarisation n’est pas pour les Roms un but en soi, leur réussite sociale passe selon eux par un bon mariage », affirme Brigitte Kessel. Elle poursuit : « Pour ne pas que les enfants scolarisés soient considérés comme déloyaux, une réelle implication des parents est nécessaire et l’intervention de médiateurs culturels s’avère essentielle pour créer un climat de confiance ».
Accrochage scolaire
Accueillant 36% d’enfants roms, l’école Les Tournesols (Saint-Josse) a mis en place il y a trois ans une politique d’« accrochage scolaire » pour lutter contre l’absentéisme de ses élèves. « Notre corps professoral a été formé à la culture rom » souligne Véronique Marron, personne de référence. « Nous travaillons en étroite collaboration avec le Foyer de Molenbeek, qui nous permet pour chaque cas d’absentéisme de réagir immédiatement en envoyant un médiateur rom dans la famille. Cela a permis un taux de fréquentation bien plus important, en dépit de quelques irréductibles ». Déjà pilote en la matière, l’établissement vient de rentrer, auprès de la Fondation Reine Paola, un nouveau projet qui vise les plus jeunes. « Avant l’âge de 7 ans, les Roms semblent réticents à l’idée d’inscrire leurs enfants à l’école. Ils ne s’y sentent pas protégés et aimés comme ils le souhaiteraient » poursuit Véronique Marron. « Une matinée par semaine, nous proposons donc à toutes les maternelles et les primaires des ateliers de danse, de cuisine, d’expression verbale et artistique, comme une initiation à la culture de l’autre ». Financé par la Communauté flamande, le Foyer comprend depuis cinq ans un service « Roms et Gens du voyage ». Son coordinateur, Koen Geurts, confirme les conclusions de la Fondation Roi Baudouin : « L’enseignement est un projet à long terme et peu prioritaire pour les Roms, avec un absentéisme plus accentué que chez les autres groupes qui connaissent les mêmes difficultés ». En lien permanent avec son équipe de médiateurs, il constate : « Il y a un réel écart culturel entre la culture rom et la culture gadjé (non rom). Plus de la moitié ont une scolarisation acceptable, mais à partir de l’adolescence surtout, ils tiennent à leur propre éducation, et les problèmes qu’ils rencontrent dans la recherche d’un emploi ne les motive pas à poursuivre leurs études ». C’est donc sur la formation et le travail que mise le Foyer. « Tant qu’ils vivent à Bruxelles, même sans papiers, nous tenons à ce que les enfants soient scolarisés » insiste Koen Geurts. Visites à domicile, dans les écoles, mobilisation des parents, trois médiateurs s’attèlent à tisser des liens entre l’école et les familles, en partenariat avec les services de protection judiciaire, d’aide à la jeunesse et les CPAS. Le Foyer gère également un centre de formation pour les jeunes de 15 à 18 ans, dont 30 des 50 inscrits sont roms. Ils y bénéficient de cours d’alphabétisation et d’ateliers professionnels, avec un contrat d’apprentissage à la clé, avant d’être accompagnés sur le marché de l’emploi. « Il existe pour cette école une liste d’attente d’élèves roms ! » se réjouit Koen Geurts, qui juge cette valorisation indispensable.
Honte et fierté partagées
La victimisation des Roms, les clichés de la dent en or, de la guitare et de la jupe à volants, Refika Cazim les refuse. Sans nier que son travail lui a fait découvrir une réalité qu’elle ignorait. D’origine rom, cette interprète assermentée en romanes et en macédonien auprès du CIRÉ (Coordination et initiatives pour et avec les réfugiés et les étrangers) avait 3 ans lorsque ses parents ont quitté la Macédoine pour des raisons économiques. « Ils se sont installés en Belgique plein d’ambition. Ma mère et mon père se sont très vite intégrés. Je n’ai jamais connu le rejet et la discrimination dont on parle, même si j’ai pu l’observer chez des Roms sans papiers que j’ai côtoyés ». Refika dénonce avec vigueur la « Gipsy Industry », « tous ces millions d’euros qu’on dépense pour parler, au lieu d’agir. Parler des Roms comme on le fait actuellement ne peut qu’aggraver les préjugés. Le Rom n’a pas de pays, il erre, c’est tout ce qui le distingue. Tous les Roms ne mentent pas, ne volent pas, ne s’absentent pas de l’école. La couronne de misérabilisme portée par certains dont la Fondation Roi Baudouin ne fera pas avancer les choses ». Admettant que ces clichés la font sourire et la révoltent à la fois, elle confie : « Je deviens une curiosité lorsque je dis que je suis rom, car je ne corresponds pas à l’image que les gens en ont. Plusieurs de mes amis, qui ont des postes à responsabilités, préfèrent cacher leurs origines. Imaginez un banquier qui se dit rom, au premier vol, il sera accusé ! ». Même si les mentalités changent, la chute du communisme a laissé des traces qui mettront plusieurs générations à s’effacer. Les nomades d’hier, depuis des décennies sédentaires, se transforment en indépendants, et le regard des adultes de demain se voit positivement influencé par l’expérience d’une société chaque jour plus multiculturelle. Avec l’espoir que les Roms, qui constituent avec 10 à 12 millions d’individus, la plus grande minorité ethnique d’Europe, ne restent plus pour longtemps la minorité la plus précarisée.
Deux convois « Z » de Malines à Auschwitz Alain Reyniers est anthropologue, spécialiste des aspects économiques et des migrations de la communauté rom, et professeur à l’UCL. Il participait au séminaire du 19 mars 2009 organisé par la Fondation Roi Baudouin. A quand remonte l’immigration des Roms en Belgique ?
Les premières migrations de Roms de l’Est en Europe occidentale remontent à 1868, avec l’apparition de familles de maquignons et de chaudronniers originaires de Basse-Hongrie (Croatie actuelle). Mais c’est à partir de 1960, suite à l’ouverture des frontières et pour des raisons surtout économiques, que les Roms de Yougoslavie principalement arrivent en Belgique. Dans les années 80, ils viendront plutôt de Macédoine et de Bosnie, victimes des conflits locaux et d’atteintes aux droits de l’homme. Dans les années 90, leur immigration, de Roumanie, de Bulgarie et du Kosovo, connaît l’intégration la plus difficile. L’Etat yougoslave a reconnu les Roms comme une « nation » en 1981, mais après la désagrégation du pays, les Etats fédérés ne s’y sont pas tenus. Les Roms se sont alors retrouvés évincés de toute forme de travail légal et discriminés dans leur scolarisation. Une situation qui s’est généralisée aux anciens pays du bloc soviétique dès 1990.
Quel est le rapport des Roms à la mémoire ?
Seule l’élite intellectuelle évoque aujourd’hui publiquement les déportations et en fait un axe de revendication politique. Certains Roms, plus virulents, estiment que leur identité a été « confisquée » par les Juifs. L’écrasante majorité des Roms appartiennent à des familles déchirées par les crimes nazis. Cette époque a laissé des traces dans l’imaginaire collectif, même s’ils vivent plutôt dans le temps présent. Dès 1939 et jusqu’en 1946, la France a pris des mesures pour interner les nomades dans des camps. Un peu plus de 350 Tziganes sont partis de Malines vers Auschwitz-Birkenau en 1942 dans deux convois « Z » (Zigeuners). Ils y ont croupi dans le familielager avant d’être gazés, juste avant l’arrivée des Russes. Seuls 13 d’entre eux sont revenus. Beaucoup de disparitions entre 1940 et 44 n’ont pas été comptabilisées. D’une manière générale, l’histoire des Roms et des Gens du voyage en Belgique au cours de la Seconde Guerre mondiale reste à faire.
Que représente la communauté rom chez nous ?
Les estimations indiquent quelque 20.000 personnes, dont 5 à 10.000 Roms issus des pays de l’Est (à partir des années 80). Ils sont environ 30.000 aux Pays-Bas et 400.000 en France.
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