Israël : Bibi-Obama : bilan d’une première rencontre

La visite de Netanyahou à Washington ne peut être véritablement qualifiée de succès ou de fiasco. Barack Obama et Benyamin Netanyahou avaient intérêt à se retrouver à équidistance entre des attentes contraires.

Le scénario était écrit d’avance : Obama gagnait les élections du 4 novembre et Benyamin Netanyahou celles du 10 février. Le premier allait séduire le monde entier ou presque, le second allait faire frémir la planète, ses électeurs exceptés. Le scénario prévoyait également la participation de Netanyahou à la soirée annuelle de l’AIPAC, le lobby pro-israélien, laquelle aurait dû être suivie d’une invitation officielle à prendre le petit déjeuner du lendemain à la Maison Blanche avec le Président américain. Mais l’invitation n’est pas venue et, pour éviter ce camouflet présidentiel, Netanyahou a préféré annuler son déplacement et se contenter d’une vidéo-conférence. Après un démarrage plutôt bien ficelé, le suspense a alors commencé : irait-on vers un happy end ou vers un scénario catastrophe ? Si l’on compare le bilan de la visite aux attentes initiales, il faut bien avouer que le cours des choses est à mi-chemin entre les deux options. On a évité le clash que d’aucuns prévoyaient, et l’habileté de Netanyahou y est sans doute pour quelque chose. On n’a pas non plus atteint l’harmonie que le Premier israélien tentait de nous vendre dès son retour par l’intermédiaire de ses conseillers. Certes, il ne s’agit pas de la première rencontre, mais il semble bien qu’après la série du couple idéal Nixon-Meïr, Clinton-Rabin, Bush-Sharon et Bush-Olmert, nous assistions, sinon au duo infernal, du moins à un type de relations dans lequel la dimension interpersonnelle ne sera plus le ciment capable de résoudre un malentendu d’un simple coup de fil. Evidemment, cela tient au fait que nous avons affaire dans la circonstance actuelle à deux nouvelles administrations qui n’ont pas encore l’expérience, la continuité et la proximité habituelle. On pressent pourtant que même lorsque cette routine sera établie, le niveau de relation ne sera pas ce qu’il était. On peut le regretter, mais il n’y a pas lieu de s’en inquiéter : considérons, par exemple, le cas de Menahem Begin qui, entre 1977 et 1983, a travaillé avec Jimmy Carter et Ronald Reagan. Le fait qu’il n’ait pas noué d’entente cordiale et complice avec les deux présidents américains ne l’a guère empêché de signer la paix avec l’Egypte en 1979 avec la médiation active du premier, ni de bombarder le réacteur nucléaire irakien Osirak en 1981 avec l’appui du second.

Objectif minimal

Considérant que tout le monde avait parié sur la tension entre les deux dirigeants, l’avoir évitée est un succès indéniable pour Netanyahou. Mais en dépit des qualités que ses supporters lui attribuent, il n’est décidément pas un « magicien », pour reprendre le surnom dont on l’avait affublé lors de sa première expérience à la tête du gouvernement. Pour Netanyahou, il importait plus d’éviter la rupture bête et brutale que de viser l’inespérée harmonie. L’attente était si faible qu’il devait se contenter de l’objectif minimal. Partant du sentiment diffus que chacun d’eux aurait préféré avoir un autre partenaire que celui qu’il avait en face de lui (Livni plutôt que Netanyahou, MacCain plutôt qu’Obama), Netanyahou et Obama sont d’accord de ne pas être d’accord, et s’il leur brûle d’exprimer publiquement leur désaccord, encore faut-il que l’autre ait été prévenu afin qu’il puisse préparer sa réaction. Autrement dit, les relations israélo-américaines semblent, à ce stade, passer d’une double coordination dans la forme et le contenu à une simple coordination dans la forme seulement. Cet objectif minimal est bien le signe que l’on doute des deux côtés de parvenir dans un futur proche à un accord sur les contenus. Aussi, ce à quoi on assiste avant et surtout depuis la rencontre, c’est à un match de ping-pong entre les deux administrations. Un match de ping-pong amical, il va sans dire. C’est que l’heure du vrai match, celui qui compte, n’a pas encore sonné. On s’entraîne, on se jauge, on voit jusqu’où chacun peut bien aller, mais tel est le changement jusqu’à nouvel ordre : aucune déclaration relative à un sujet qui fait divergence ne reste isolée; elle est aussitôt suivie d’une contre-déclaration qui consiste à faire entendre la différence. A ce jeu, c’est toujours Netanyahou qui envoie la balle le premier, et c’est donc Obama qui l’intercepte et la renvoie. Netanyahou déclare-t-il avec tambour, trompette, pompe, solennité et tutti quanti que Jérusalem demeurera la capitale éternelle de l’Etat d’Israël, une et indivisible, que l’administration américaine réagit par une déclaration de son cru pour décréter que Jérusalem, au même titre que tous les autres dossiers litigieux, figurera à l’ordre du jour de la négociation entre les deux parties. Fait-on savoir dans l’entourage du Premier ministre que la solution de deux Etats est d’une naïveté sans nom, une bonne blague à ranger aux magasins des farces et attrapes sinon aux poubelles de l’Histoire, que l’on se fend au département d’Etat de réitérer que cette solution est la seule qui a cours et qu’il n’en existe aucune autre sur le marché qui peut prétendre s’y substituer.

La question du « jour d’après »

Le désaccord rendu public a été soigneusement calculé : Netanyahou a souhaité que le dialogue annoncé par les Etats-Unis avec l’Iran soit assorti d’un calendrier contraignant : six mois au plus. Barack Obama n’a eu aucune difficulté à se démarquer d’une date aussi précise, tout en souscrivant globalement à l’idée que le dialogue ne peut pas se poursuivre indéfiniment. Entre les six mois impartis par Israël et un examen de l’état du dialogue à la fin de l’année 2009, il faut bien admettre que la divergence est minime. Les Etats-Unis ont exigé d’être informés de toute opération militaire qu’Israël serait susceptible d’entreprendre contre les installations nucléaires iraniennes si le dialogue et les sanctions aboutissaient à l’échec. Là aussi, le différend est plus réduit qu’on ne le croit : d’une part, on imagine mal qu’une telle opération puisse être menée diplomatiquement et techniquement sans un consentement préalable, indispensable en cas d’échec plus qu’en cas de réussite. Car, on a tendance à l’oublier : le débat israélien tourne exclusivement autour de la question « option militaire, oui ou non ? », mais s’abstient de penser la question du « jour d’après », celle des résultats d’une opération militaire qui, bien évidemment, peuvent aller d’un résultat semblable à celui qui a suivi l’opération en Irak jusqu’au fiasco total dont on redoute d’envisager les conséquences qu’il pourrait avoir.

Le nucléaire iranien sur la table

Netanyahou estime que le problème iranien présente une menace pour le monde et Israël incomparable avec le problème palestinien en général et celui des avant-postes, en particulier. Toute personne sensée et objective ne peut que se ranger au bon sens d’une telle déclaration. On peut également estimer que le fameux lien entre les deux problèmes n’a pas lieu d’être. Soyons sérieux, l’évacuation de tous les avant-postes ne fera pas avancer d’un pouce la question du nucléaire iranien et, allons même plus loin, la création de deux Etats n’aura guère d’impact sur son option nucléaire stratégique. Il faudrait tout de même rappeler que Téhéran entend se doter d’une capacité nucléaire pour des raisons d’abord et avant tout liées à son contexte géopolitique : l’Iran est entouré de puissances nucléaires, telles la Russie, l’Inde et le Pakistan. (La Turquie ne l’est pas, mais sa sécurité est assurée par les Etats-Unis). Bien sûr, le retrait israélien réduirait considérablement la capacité d’influence et de pénétration de l’Iran au Moyen-Orient, affaiblirait ses pions que sont le Hamas et le Hezbollah, et renforcerait en contrepartie l’alliance d’Israël avec les pays modérés dont la légitimité toujours sujette à caution serait plus nette au sein de la rue arabe. Deux types de lien peuvent être envisagés : celui que Netanyahou semble lui-même admettre, lorsqu’il estime qu’en évacuant les avant-postes, Israël peut espérer obtenir une attitude plus ferme des Etats-Unis dans le dialogue avec l’Iran. C’est en tout cas l’argument qu’il a employé devant les membres du Likoud en déclarant que le nucléaire iranien vaut bien Migron (du nom d’un des avant-postes). L’autre lien potentiel serait le fait de l’Iran s’il décidait de suspendre son programme nucléaire en contrepartie de la création d’un Etat palestinien à côté d’Israël. Mais tel n’est pas l’avis d’Ahmadinejad qui ne veut voir de la Méditerranée au Jourdain qu’un seul Etat, palestinien et même islamiste sous influence iranienne. Ce n’est pas parce que les deux problèmes sont distincts et qu’ils ne présentent guère objectivement la même importance stratégique que l’on doit tirer partie de cette réelle asymétrie entre les deux pour ne rien faire. Il y a des raisons politiques, morales, régionales et tout simplement humaines qui exigent ici et maintenant la résolution immédiate du problème palestinien. C’est un devoir, un impératif, ne serait-ce que parce qu’il dure depuis trop longtemps, et que, de surcroît, les termes de la solution sont connus de tous, praticables et opérationnels. Il ne manque plus que la volonté. Ce n’est certes pas une qualité dont le Président américain est dépourvu.

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