Des candidats juifs figuraient sur les listes régionales et européennes des élections du 7 juin. Si certains ont insisté sur leur sensibilité particulière à l’antisémitisme et à Israël, d’autres ont privilégié des préoccupations d’intérêt général. Regards s’est penché sur ce phénomène nouveau en s’intéressant aux motivations de ces candidats.
Manque d’outils d’analyse pertinents ? Phénomène peu significatif ou sujet trop sensible ? L’apparition de Juifs sur les listes électorales depuis 2003 n’a pas retenu l’attention des observateurs politiques alors que, par le passé, il était rare de voir des candidats juifs mener campagne. Depuis quelques années, ces personnalités connues pour leur engagement au sein d’organisations et d’institutions juives sont sollicitées par les états-majors des partis pour occuper le terrain politique. « Daniel Ducarme est venu me proposer de figurer sur les listes du Mouvement réformateur (MR) en mai 2003 », reconnaît Viviane Teitelbaum, ancienne présidente du CCOJB et de l’école Beth Aviv. « Il m’avait connue lorsque je présidais le CCOJB. Il voulait qu’une personne représentative de la communauté juive soit présente sur la liste MR. En 2004, j’ai été élue au Parlement bruxellois et au Conseil communal d’Ixelles en 2006 ». Viviane Teitelbaum s’est présentée le 7 juin aux élections régionales à Bruxelles. Côté socialiste, le PS s’est tourné vers Simone Susskind pour sa liste européenne. Ancienne présidente du CCLJ et longtemps compagnon de route du PS, elle ne débarquait pas en terre inconnue. « C’était il y a quatre ans, après le début de la seconde intifada et les problèmes qui se sont posés entre le PS et la communauté juive. Le PS souhaitait une femme qui a mon profil : une Juive engagée et connue pour ses combats. J’ai accepté car cela me permet de renforcer et de démultiplier mon action en faveur de la paix au Proche-Orient. Ce n’est qu’un prolongement logique », précise Simone Susskind. Comment expliquer que des Juifs aient répondu à cet appel lancé par les partis politiques ? Viviane Teitelbaum répond par une autre question : « Pourquoi n’y avait-il pas de Juifs en politique auparavant ? Lorsque le système démocratique fonctionne bien, les individus appartenant à des groupes minoritaires, comme les Juifs, n’éprouvent pas le besoin d’être représentés par un élu qui leur ressemble. Quand les problèmes apparaissent et qu’ils ont le sentiment de ne pas être entendus, ils ont tendance à rechercher cette personne. Ils considèrent, à tort ou à raison, qu’elle est sensible à leurs préoccupations. En 2003, c’était le cas pour les Juifs, il y avait un malaise ».
Risque de communautarisme
Tout le monde l’admet, la présence de Juifs sur les listes électorales peut comporter un risque de communautarisme. S’ils mènent une campagne sur l’antisémitisme et la défense d’Israël en faisant valoir leur inscription dans la communauté juive, cela fait inévitablement d’eux des candidats communautaires. « Il se peut que ces candidats au positionnement très communautaire deviennent des élus ordinaires, soucieux de l’intérêt général », fait remarquer Yaron Pesztat, chef de groupe Ecolo au Parlement bruxellois. « Ce qui importe, c’est de voir ce qu’ils font une fois élus. Le problème se pose lorsque des élus ne font que défendre au Parlement les intérêts du groupe social ou ethnique dont ils sont issus ». Même les élus juifs qui ont un ancrage communautaire important doivent se faire une raison : ils sont de toute manière amenés à travailler essentiellement sur les matières dans lesquelles ils sont compétents, matières très éloignées des préoccupations communautaires juives. « 95% de mon activité parlementaire consiste en des questions relatives à la mobilité, l’aménagement du territoire, l’environnement et les affaires sociales », avoue Viviane Teitelbaum. Pourtant, en raison de la charge émotionnelle des problèmes liés au conflit israélo-palestinien et à l’antisémitisme, ses collègues retiennent surtout ses interventions sur ces questions. Pleinement consciente de cet obstacle, elle persiste à se présenter comme une députée bruxelloise à part entière et non comme « la députée juive de service ». « Depuis un an, le regard porté sur moi par mes collègues s’est modifié et on me perçoit plus comme une députée juive. Ce n’est pas dû à mon travail parlementaire mais à l’actualité et à cette focalisation sur Israël », regrette Viviane Teitelbaum, qui ajoute : « Le Proche-Orient est devenu un sujet d’actualité belge pour nombre de députés bruxellois. Et personne ne leur fait le reproche d’importer ce conflit à Bruxelles. Lors d’un débat au Parlement bruxellois sur l’intervention israélienne à Gaza, le chef de groupe MR a eu le malheur de faire remarquer que lors d’une manifestation dénonçant cette intervention il y avait des expressions flagrantes d’antisémitisme. Il s’est fait huer. Je ne pouvais pas prendre la parole parce que déjugée sur ce sujet et assignée à résidence identitaire dans un langage blessant et insultant pour les Juifs et Israël ».
Le conflit israélo-palestinien
Yaron Pesztat perçoit différemment l’impact que peut avoir l’actualité du Proche-Orient sur les débats politiques belges : « Qu’ils soient juifs ou non, les élus se prononcent en conformité avec la position définie par leur parti. Cela n’empêche pas des Juifs, à l’instar de Simone Susskind, d’intervenir sur le conflit israélo-palestinien à partir des combats qu’ils ont menés dans le cadre de leurs activités associatives. Cela les rend même légitimes auprès de nombreux acteurs politiques et sociaux ». Le conflit israélo-palestinien mobilise et sensibilise les opinions du monde entier. Certaines franges de la communauté juive reprochent à Simone Susskind d’exploiter ce conflit à des fins électorales. Ils feignent sûrement d’ignorer qu’elle défend l’idée de la création d’un Etat palestinien aux côtés d’Israël depuis 1968. « J’ai bâti tout mon engagement militant à partir du combat pour la paix entre Israéliens et Palestiniens. Je n’ai pas attendu que les opinions publiques se mobilisent par rapport à ce conflit pour m’impliquer dans ce combat. Tout ce que je fais en faveur des droits des femmes s’est développé à partir de la question israélo-palestinienne. Personne ne peut venir me dire que j’aborde ce thème pour des raisons électorales », s’exclame-t-elle. Peut-on en revanche faire une carrière politique sans faire valoir son profil juif ou mener campagne dans les cercles et les médias juifs ? Oui. L’exemple de Yaron Pesztat est éclairant à cet égard. Né en Israël, ce député écolo s’est fait connaître par son engagement en faveur du développement durable. Son passage à Inter Environnement Bruxelles fut un tremplin politique. D’autres Juifs, plus jeunes, ont rejoint les rangs des partis politiques en empruntant un parcours identique à celui de n’importe quel militant non juif. C’est notamment le cas de Marc Loewenstein, conseiller communal MR-FDF à Forest et expert juriste auprès du groupe MR au Parlement bruxellois. « Tous les dossiers que je traite depuis sept ans en tant qu’expert ne portent que sur des matières régionales. C’est sur ce travail que le Parti évalue mes qualités. Si un fait grave d’antisémitisme se produit, il est évident que mes collègues me sollicitent. Cela se limite à cela », confie-t-il. Sa situation ne reflète-elle pas celle de tous les candidats et élus juifs ? S’ils souhaitent inscrire leur action dans la durée et être confortablement élus, ils doivent inévitablement s’extraire du cocon communautaire. A défaut, ils seront condamnés à jouer les météores politiques.
Jean Gol un destin politique belge
Vice-Premier ministre et ministre de la Justice des gouvernements Martens, Jean Gol se dévoilait comme Juif sans en faire le moins du monde un argument électoral. Grande figure du libéralisme, il n’a pas bâti sa carrière en s’appuyant sur ses différents engagements dans le monde juif. Entré en politique par la porte du Rassemblement wallon pour ensuite participer à la création du Parti réformateur libéral (PRL), il a toujours cherché à inscrire sa démarche dans la vie politique belge. Et parallèlement à sa carrière politique, il menait des combats au sein du monde juif, notamment aux côtés du CCLJ dont il était un membre actif. « Il s’affirmait tranquillement mais certainement comme un Juif faisant de la politique en Belgique » se rappelle Foulek Ringelheim, ancien président du Tribunal de commerce de Namur, beau-frère de Jean Gol. « Sa ligne de conduite par rapport à son identité juive était exemplaire parce que dépourvue de toute ambiguïté. En aucun cas, il n’a fait preuve de démagogie vis-à-vis de la communauté juive pour gagner ses suffrages. Il n’a jamais flatté un électorat juif en changeant d’opinion sur Israël ou l’identité juive laïque à laquelle il était très attaché. Il soutenait le camp de la paix en Israël à une époque où la solution “deux peuples, deux Etats” était très contestée chez les Juifs. Il n’avait donc pas que des amis au sein de la communauté juive ». Si le monde politique n’ignorait rien de sa judéité, ce n’est pas cette particularité qu’il met en avant à son évocation, mais plutôt ses bons mots, son sens de la formule et surtout, son action qui s’alimentait dans la réflexion.
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