Malgré la volonté clairement affichée de Barack Obama de mener une politique volontariste au Proche-Orient, le Président américain n’a toujours pas réussi à faire plier le gouvernement israélien. Pour les plus optimistes, Obama n’a pas dit son dernier mot, et l’essor économique de la Cisjordanie est une autre raison de ne pas désespérer.
Ce devait être la consécration de ?la nouvelle politique américaine au Moyen-Orient, le signe qu’après l’échec de Clinton comme celui de Bush, on savait enfin s’y prendre pour faire advenir un premier résultat qui ne soit ni purement symbolique ni seulement déclaratif. On a beau avoir été prévenu quelques jours auparavant qu’il convenait de réduire les attentes, la déception est amère. « Yes, we can », déclarait Obama lors de son élection, et il faisait rêver. « No, we can’t », croyait-on lire sur ses lèvres résignées. La réunion des trois leaders américain, israélien et palestinien a tourné au fiasco, surtout si on la replace dans la perspective du discours du Caire et de la relation d’un autre type menée avec Israël pour tout ce qui concerne la gestion de leurs désaccords. Pour ceux qui font de la paix israélo-palestinienne leur préoccupation majeure et demeurent suspendus à toute bonne nouvelle qui irait dans ce sens, mais sont plutôt abonnés aux déconvenues, cela fait neuf mois de perdu, neuf mois au terme desquels la montagne n’a même pas accouché d’une souris; tout au plus un non-événement qui est un revers pour Obama, un échec pour Mahmoud Abbas et une victoire pour Netanyahou. Bien que son équipe puisse se féliciter de n’avoir rien lâché depuis le discours de Bar-Ilan, il n’est pas très raisonnable de miser sur cette réussite douteuse. George Mitchell a déjà pris rendez-vous. Les rencontres au sommet n’ont en soi pas grand sens ni grand intérêt. Du temps de la poignée de mains entre Arafat et Rabin, elles pouvaient encore émouvoir. Aujourd’hui, l’opinion israélienne et palestinienne n’y prête qu’une attention distante. Quelles leçons faut-il en tirer ? Des leçons de modestie et d’humilité : le charisme d’Obama a ses limites et aussi superpuissance soit-elle, l’administration américaine doit admettre que ses alliés sont capables de lui tenir tête. La douche a été froide pour ceux qui croyaient trouver en Obama le président qui saura faire plier en deux temps trois mouvements le gouvernement israélien récalcitrant. Israël a tenu tête et la caravane est passée, d’un avant-poste à un autre.
Négocier en bloc ou par étapes
Obama était pourtant bien parti : il avait compris qu’il fallait commencer tout de suite et ne pas attendre l’échéance électorale en Israël qui a pour défaut de geler toute initiative diplomatique. Il avait surtout saisi une contradiction qui affaiblit le processus de paix : la signature d’un traité de paix exigeant des compromis sur chacun des dossiers entre des positions initiales pour le moins divergentes, il est à craindre que cette trop longue attente, pour nécessaire qu’elle soit, ne désespère ceux qui sont favorables à la paix et finisse par jouer en faveur des forces qui n’en veulent pas dès le départ. Aussi, dans le but de laisser les parties trouver les compromis et les équilibres qui s’imposent, Obama avait estimé capital de faire en sorte que les parties prennent des mesures concrètes dans le bon sens qui répondent aux inquiétudes réciproques, mesures évidemment partielles tant que l’accord définitif n’est pas encore signé. Les Arabes doutent-ils de la bonne foi des Israéliens du fait que la colonisation se poursuive ? Eh bien, en attendant le démantèlement préconisé par le futur traité, les Israéliens devront se résoudre à geler toute construction dans les implantations pour une durée déterminée. Les pays arabes sont-ils soupçonnés, à leur tour, de ne pas reconnaître Israël et sa légitimité ? Avant même qu’Israël ne se retire définitivement des territoires occupés, les pays arabes seront tenus de donner des premiers signes de normalisation, telle l’ouverture de leur espace aérien ou encore celle d’un bureau d’intérêts ou d’une chambre de commerce à Tel-Aviv. La logique est implacable. Or, voilà que les uns comme les autres ont rechigné, hésité, résisté, pour finir par opposer une fin de non-recevoir. On comprend pourquoi les pessimistes s’inquiètent : si à ce stade préliminaire, les refus sont aussi explicites, que se passera-t-il lorsque les concessions seront d’une toute autre ampleur ? Un interminable débat oppose les partisans d’une paix par étapes à ceux qui estiment qu’il faut négocier en bloc. Les spectateurs de cette querelle sont ceux qui demeurent convaincus que les dirigeants en place ne veulent ni ne peuvent fournir la marchandise attendue, laquelle doit leur être imposée par une coalition internationale. Les avocats du processus par étapes viennent de prendre une rude leçon. Les deux mesures préconisées semblaient raisonnables et logiques dans une perspective de paix : un gel provisoire avant un démantèlement définitif, une reconnaissance par étapes avant la normalisation définitive. Ce n’est plus la politique des petits pas, mais celle des pas minuscules. Faut-il donc revenir à la méthode Olmert qui consistait à discuter, dossier par dossier, en essayant d’œuvrer à la rédaction d’un règlement définitif ? Les objections à cette voie ne sont pas minces : il est invraisemblable qu’Israël consente à se retirer de Jérusalem-Est et il est inconcevable que les Palestiniens abandonnent la revendication du droit au retour.
Le savoir-faire de Salam Fayyad
Les plus optimistes diront qu’Obama n’a pas dit son dernier mot, qu’il est un coureur de fond, qu’il haussera le ton avant de frapper du poing sur la table afin de rabattre les prétentions des uns et des autres. Il y a peut-être une autre raison de ne pas désespérer : la situation économique et sécuritaire dans les Territoires. L’essor est spectaculaire, ce qui montre qu’au-delà du poids des structures et des mentalités, le savoir-faire d’un homme, tel que le Premier ministre palestinien, Salam Fayyad, avec le concours de Tony Blair mais aussi des services de sécurité israéliens qui ont proposé une trêve et retiré des barrières, peut, dans certaines circonstances, être décisif. Salam Fayyad a pris au sérieux le défi que lui lançait Israël lorsque celui-ci pointait du doigt les carences palestiniennes en matière institutionnelle. Un Etat, ce n’est pas seulement un droit, ce n’est pas seulement la consécration d’une aspiration séculaire, c’est aussi une autorité capable de maintenir l’ordre sans virer à l’anarchie ou à la corruption. L’Autorité palestinienne commence enfin à mériter son nom d’Autorité, car ce n’est plus seulement un titre, mais une réalité perceptible sur le terrain. Bien sûr, ces acquis sont fragiles et neufs. Ils pourraient tout aussi bien s’effondrer si le politique ne vient pas transformer l’essai et prendre le relais.
L’essor économique de la Cisjordanie
La presse israélienne, de Haaretz à Maariv, a multiplié ces derniers temps les reportages en ce sens pour signaler avec photos à l’appui qu’il se passe quelque chose de neuf dans le royaume de Palestine, à Ramallah, à Djénine ou à Naplouse : ici c’est un opéra qu’on inaugure, là une cinémathèque; Ramallah n’est plus une ville morte. C’est une ville sans répit, à l’instar de sa voisine, Tel-Aviv. Pour la première fois, des architectes et des planificateurs ont déposé des plans pour l’édification d’une ville nouvelle en territoire palestinien. Ce ne sont plus les shabibas (milices) qui font la loi et sèment la terreur, mais des ingénieurs, des chefs d’entreprise qui instaurent une autre logique pacifique et rationnelle cette fois. Une classe moyenne, qui a toujours existé mais qui a rongé son frein sous la pression des slogans religieux et nationalistes, relève la tête et fait prévaloir aujourd’hui l’efficacité d’une voie sociale et économique au détriment de la tentation de la violence. Si elle persiste, cette évolution majeure sera féconde : pour les Palestiniens avant toute chose. Elle montre, quoi qu’on en dise, que quand bien même la marge de manœuvre palestinienne est mince, elle n’est pas nulle. Enfin, une telle évolution (à moins qu’il ne s’agisse d’une révolution) rassurera les Israéliens. Ce n’est pas du jour au lendemain que s’effaceront des années de conflit et surtout la mémoire encore vive et fraîche de la seconde intifada qui fut, par rapport aux mentalités, une effroyable régression, lorsqu’on sait le poids de la culture de guerre dans la gestion et l’entretien d’un conflit. Il ne faut pas surestimer l’importance de ces idées reçues qui pourraient bien vaciller et devenir obsolètes. Mais gardons-nous de les sous-estimer. Un seul attentat peut suffire à balayer ces nouveaux signes et restaurer la vigueur des réflexes conditionnés, mais la reconnaissance d’autrui commence d’abord par ce sentiment profond que l’adversaire vous ressemble.
]]>