A l’ombre de Babel

La consultation électorale du 18 mai pose la question fondamentale du type de société que nous voulons construire. A ce titre, elle ne concerne pas que la Belgique mais l’ensemble des pays continentaux de l’Union européenne, dans la mesure où elle se pose et se posera au sein de chaque Etat. Souhaitons-nous une démocratie davantage inspirée par le modèle français de l’Etat-Nation ou plus proche du système communautariste anglo-saxon? Voulons-nous conserver notre structure d’intégration par la citoyenneté ou consacrer politiquement la coexistence de diverses communautés, vivant en autarcie sans connaître leurs voisines, et reliées entre elles par le simple lien formel de la nationalité?
Les dérives de la société anglo-saxonne sont connues depuis longtemps. Le culturalisme y est déterminant, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la légitimation politique de la culture d’un groupe humain minoritaire -ethnique ou religieux- est le vecteur de la vie sociale. Avec son insupportable corollaire, le relativisme, d’inspiration anti-universaliste et anti-scientifique, pour lequel les valeurs d’une société sont toujours relatives et se valent toutes entre elles. La vie politique américaine est depuis littéralement colonisée par le diktat des études culturelles segmentées («Cultural Studies»), qui cautionnent intellectuellement la vision figée d’une société éclatée, cloisonnée, sous prétexte qu’elle serait entièrement déterminée par ses cercles d’appartenance. Une nation ne serait plus que l’agrégat de spécificités culturelles reconnues dans leur singularité. On parle alors de «culture des femmes», de «culture afro-américaine», de «culture hispanique», etc. Il faut bien sûr saluer la reconnaissance des cultures minoritaires mais le problème est ailleurs. Car les limites d’un tel modèle résident dans l’hégémonie institutionnelle, politique et intellectuelle à laquelle il a donné naissance. La coutume y a pris le pas sur la norme légale et les revendications identitaires ont créé une formidable machine à exclusion. Chaque communauté est devenue un microcosme, avec ses règles et ses usages, mais aussi ses passe-droits, ses régulations sociales arbitraires, son clientélisme et ses sanctions unilatérales, au mépris de la loi et de l’égalité des citoyens. Et c’est bien là le danger de l’ethnicisation du politique, qui favorise l’émergence d’une nomenclature ethnique, de petits potentats, qui récupèrent à leur seul profit la reconnaissance institutionnelle de leur minorité. Simultanément, ces nouveaux syndicats d’intérêts investissent la cause communautariste, cultivent, exacerbent même souvent, le droit à la différence pour en toucher les dividendes, et privent leur base de l’élan d’émancipation sociale qu’ils sont pourtant censés favoriser. Chose étrange, alors qu’un nombre croissant d’intellectuels américains critiquent aujourd’hui cette approche politique, celle-ci semble à présent émerger en Europe, et singulièrement en Belgique.

La percée idéologique du «tiers-mondisme»
C’est en effet le sentiment que donne actuellement la présence de nombreux candidats issus des minorités sur les listes électorales. Bien entendu, ce n’est pas leur candidature qui est en cause. La Belgique est un pays multi-culturel et pluri-ethnique. Et il est heureux que la vie politique reflète la mixité des populations composant la société belge. Toutefois, il convient de s’interroger sur les raisons du phénomène. La récupération politique des mouvements pacifistes hostiles à l’intervention anglo-américaine en Irak, de l’Affaire Sharon ou du conflit israélo-palestinien prouve le décentrement et la pauvreté des débats. Cette importation idéologique est d’autant plus insensée qu’elle entérine le délitement de la cohésion sociale en accentuant les fractures de la société belge, en leur donnant une résonance et une amplitude internationales pour flatter les appartenances ethniques. Dans un tel contexte politique, on voit mal comment de nombreux candidats des minorités échapperaient à une instrumentation communautariste. D’ailleurs, elle a déjà débuté. Certains responsables ont déclaré que « la communauté juive les avaient rejoints », parce que des candidats juifs figurent sur la liste de leur parti politique! La présentation des candidats issus d’une immigration plus récente atteste du même phénomène. Une telle attitude à l’égard des minorités rappelle étrangement le rôle jadis réservé aux femmes dans la vie publique. Durant de nombreuses années, la classe politique ne tolérait leur nomination qu’au ministère de la Condition féminine. Comme si elles avaient été jugées par leurs pairs, inaptes à se voir octroyer les portefeuilles réputés « sérieux », comme celui des Finances ou de la Justice. Il serait tout aussi absurde d’assigner une fonction restrictive similaire aux candidats des minorités. Dans notre tradition démocratique, un responsable public est élu sur base de ses seules compétences. La couleur de sa peau, son appartenance ethnique ou religieuse, ne doivent pas motiver sa candidature, pas plus qu’elles ne peuvent préjuger de l’attribution de ses éventuelles fonctions publiques ultérieures. Sans quoi, le racisme aurait alors succédé au sexisme politique.
Cette nouvelle ethnicisation de la vie politique rapportera sans doute de nombreuses voix à ses défenseurs mais la morale publique et la société belge en sortiront considérablement affaiblies. Les problèmes seront toujours aussi importants, les conditions de vie, toujours aussi inégales, mais nous aurons perdu, en chemin, un peu plus encore de notre vitalité démocratique en érigeant au coeur de notre système une nouvelle tour de Babel.

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