Le Pacte de Genève a été formellement signé le 1er décembre dernier. Ce texte historique, qui sanctionne les accords de paix élaborés entre les délégations israélienne et palestinienne, respectivement conduites par Yossi Beilin, ancien ministre de la Justice, et Yasser Abed Rabbo, ancien ministre de l’Information, n’est certes pas un document officiel puisqu’il ne procède pas de négociations intergouvernementales. Mais c’est ce qui en fait précisément la force.
L’originalité de la déclaration ne réside, en effet, pas tant dans le détail des propositions qui ont été formulées par les deux parties, que dans la légitimation des mouvances modérées, des aspirations à la paix d’une partie importante de la société civile, et, ce qui n’est pas rien, dans la caution que lui ont apportée plusieurs experts et haut gradés militaires. La nuance est d’importance. Elle montre que les accords n’ont pas seulement une portée politique et hautement symbolique, mais qu’ils prennent également en compte les enjeux sécuritaires. Si ces derniers sont évidemment réels -et ils doivent être appréciés avec tout le sérieux qu’ils réclament-, ils ont cependant toujours été invoqués par Yitzhak Shamir, Benjamin Netanyahou et Ariel Sharon pour discréditer le processus de paix et justifier la poursuite de l’occupation.
Il est éminemment aisé pour vous, confortablement installés dans vos habitudes et vos bonnes intentions, nous dit-on souvent, de plaider en faveur de l’évacuation des territoires occupés alors qu’elle risque de mettre en péril l’avenir d’Israël. Et l’argument est tout à fait recevable, il a sa raison d’être, puisque nos vies ne sont effectivement pas directement concernées par la décision. Mais lorsque l’initiative vient de la société israélienne elle-même, la seule réellement autorisée à décider de son avenir, l’objection ne vaut plus. Lorsque l’on sait également que près de 200.000 Israéliens et Palestiniens ont déjà signé la pétition lancée par Ami Ayalon et Sari Nusseibeh reprenant des propositions de paix analogues (voir Regards nos 554 et 556), on ne peut s’empêcher de penser avec eux que la recherche de la paix est plus importante que la préservation du statu quo qui prévaut.
Cette adhésion populaire ne donne que plus de poids au Pacte de Genève, qui, en dépit de ses imperfections, représente le premier projet politique conjointement élaboré par les deux parties depuis l’échec des négociations de Taba en janvier 2001. L’intransigeance, en effet, avec laquelle Yasser Arafat exigea que les réfugiés palestiniens et leurs descendants revinssent s’établir à l’intérieur du territoire israélien, mit un terme aux espoirs de paix qui avaient été fondés dans les pourparlers bilatéraux. La délégation israélienne, menée alors par Shlomo Ben Ami, conclut de l’attitude de ses interlocuteurs que ces derniers n’étaient toujours pas prêts à renoncer à la «Grande Palestine» et qu’ils espéraient tirer profit de la seconde intifada pour obtenir par l’intimidation violente ce que les limites de la diplomatie leur interdisaient de réclamer. Aucun gouvernement israélien, quelque progressiste qu’il fût, n’aurait consenti au retour massif des Palestiniens, qui engageait Israël dans la voie d’un véritable suicide démographique.
Sortir de l’impasse
Yasser Arafat en était donc resté à une pure logique guerrière. Il s’employait à lire à rebours la célèbre maxime de Clausewitz, essayant désespérément de lui faire dire que La politique est la poursuite de la guerre par d’autres moyens. Son projet visait à fonder deux entités palestiniennes, l’une dans le futur Etat, l’autre en Israël qui, sous l’effet des migrations démographiques, compterait également une nouvelle majorité palestinienne. Le Président Arafat proposait, ni plus, ni moins, de résoudre la question israélo-palestinienne en la niant totalement, puisqu’il cherchait à reconstituer la Palestine du mandat britannique.
Le Pacte de Genève lève enfin l’ambiguïté. Il reconnaît explicitement la singularité juive de l’Etat d’Israël et stipule que le volume de réfugiés ne pourra dépasser, en pratique, celui que la nation israélienne pourra absorber sans qu’il ne bouleverse l’équilibre démographique des populations qui la composent. En contrepartie, les Israéliens s’engagent à évacuer la Cisjordanie et la bande de Gaza, en maintenant cependant leur souveraineté sur certaines implantations le long de la Ligne verte, mais ils concéderont aux Palestiniens une superficie équivalente prélevée sur le territoire israélien actuel. Jérusalem deviendra la capitale des deux Etats.
Même si le Pacte de Genève ne peut être considéré comme le simple prolongement mécanique de Taba, il n’en reste pas moins que les pourparlers qui se sont déroulés dans la petite ville égyptienne ont eu le mérite de circonscrire les points de divergence profonds entre les parties et de préparer les esprits à leur résolution future. En ce sens, Genève en est le parachèvement et augure peut-être d’une nouvelle ère des relations israélo-palestiniennes. Il revient aujourd’hui au gouvernement israélien, mais davantage encore à l’Autorité palestinienne qui n’a jamais fait l’expérience de la démocratie, de savoir s’ils entendent répondre aux aspirations à la paix de leurs populations et conjurer plus de 50 années de guerre. La guerre est, certes, la poursuite de la politique par d’autres moyens. Mais la paix l’est également…