Le complot judéo-italien

S’il se trouvait encore quelques rares personnes se refusant à conclure au regain d’antisémitisme ambiant, les événements et les déclarations fracassantes qui se sont succédé ces dernières semaines à un rythme effréné, sont de nature à dissiper leurs derniers doutes.
D’abord, il y eut cette obscur chef de cabine de la Sobelair, Carine Anseeuw, apparentée au Vlaams Blok, qui rappelait aux quelques Juifs qui pourraient être séduits par le discours ultra-sécuritaire de l’extrême droite qu’ils entrent encore, et entreront toujours, aux yeux des nationalistes, dans la catégorie du Juif. A la recherche de ses cinq minutes de funeste gloire, l’hôtesse évoquait dans les lignes d’un journal flamand, De Nieuwe Gazet, le triste sort de la célèbre compagnie de transport aérien. Dans un emportement rageur, tant emprunt d’antisémitisme que de xénophobie, la nouvelle starlette, ne se sentant plus, opposa la figure d’un entrepreneur flamand, honnête, probe et vertueux, à la figure du Juif sournois, qui agit dans le cadre de son propre intérêt et à l’insu de tous, soupçonnant l’actuelle direction d’être sur le point de vendre la compagnie à ses amis juifs, Victor Hasson et Georges Gutelman, les rabbins de la faillite. Quelques jours plus tard, les journaux télévisés de RTL-TVI et de la RTBF, chaînes plus qu’estimables au demeurant et très concernées par la lutte contre l’antisémitisme, lui offrirent malencontreusement une tribune dont elle profita allègrement pour déverser son fiel haineux sur le patron de la Sobelair, Aldo Vastapane, homme d’affaires tout à fait respectable, qui s’est vu affublé d’un sourire mafieux, en raison de la seule consonance italienne de son nom.
Autre croisade de choix -oui, rappelez-vous, il y en eut plusieurs-, conduite cette fois par Gustaaf Joos, ancien chanoine originaire de Saint-Nicolas nommé à la surprise de tous cardinal par Jean-Paul II en octobre dernier. Le prélat attaqua frontalement les homosexuels, dont 90 % d’entre eux seraient selon lui des pervers sexuels, et s’en prit également aux Juifs, déclarant qu’aux Etats-Unis, il y a bien un maniaque sexuel comme Bill Clinton qui a été élu grâce aux votes du grand capital des Juifs et de l’industrie de l’armement.

L’opium des intellectuels
Cette actualité brûlante, qui témoigne une fois de plus de la libération de la parole antisémite dans le champ public, ne constitue cependant pas des indices suffisants aux yeux d’un certain nombre d’associations bien-pensantes, pourtant d’ordinaire si prestes à condamner les discriminations raciales. Pas plus que les statistiques attestant de la hausse spectaculaire des actes antisémites depuis trois ans. Non, pour le Front Antifasciste, qui se prépare à défiler contre l’extrême droite, l’antisémitisme n’est pas un sujet suffisamment préoccupant pour le dénoncer en tant que tel. Et de nous expliquer, la main sur le coeur, qu’il s’agirait, en réalité, d’un retour malheureux de la politique d’Ariel Sharon dans les territoires occupés. Pardon de ne pas être aussi dialectique, camarades, mais on voit mal en quoi les propos d’Anseeuw ou de Joos seraient le fruit du conflit israélo-palestinien. Ils soulignent, au contraire, l’absurdité des thèses de ceux qui entendent absolument nier la spécificité de l’antisémitisme, réduite à leurs yeux, à une simple poussée de fièvre provoquée par le «cancer israélien».
La situation actuelle rappelle étrangement le choc créé par Charles de Gaulle, alors président de la République français, le 27 novembre 1967, suspectant les Juifs d’être restés ce qu’ils avaient été, un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur. Dans cette France gaullienne, conservatrice, patricienne, il ne se trouva personne parmi les intellectuels français pour dénoncer la dérive du Général. Tirant les leçons de ce terrible silence, de ce mutisme de convenance, il n’y eut guère que Raymond Aron pour s’indigner en voyant revenir Le temps du soupçon : L’accusé qui ne trouve pas d’avocat assure lui-même sa défense, écrit-il. Et d’ajouter : Du jour où un souverain décrète que les juifs dispersés forment «un peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur», je n’ai pas le choix. Nous ne l’avons pas non plus. Car c’est bien le drame d’Aron que nous sommes en train de revivre, Aron qui croyait en la grandeur de la République, qui avait consacré sa vie à l’héritage de la démocratie citoyenne, et qui se voyait abandonné par elle au seuil de la communauté nationale, désigné comme juif, donc comme un élément étranger à elle, sans que cela n’émeuve personne. Et c’est bien la tragédie que la communauté juive de Belgique est en train de vivre, se sentant de plus en plus isolée, ne voyant plus jouer les liens élémentaires de la solidarité nationale.
Nous sommes tous des enfants de la citoyenneté, nous croyons à ses valeurs et en sommes le produit. C’est pour cette raison, messieurs les antifascistes, que nous nous sentons insultés par l’arabophobie, même si nous ne sommes pas Arabes, par l’islamophobie, même si nous ne sommes pas musulmans, par la xénophobie, même si nous ne sommes plus étrangers. Et c’est pour cette même raison que vous devriez vous sentir vous aussi concernés par l’antisémitisme, même si vous n’êtes pas juifs. Sans quoi, vous trahissez les principes au nom desquels vous prétendez vous battre. Sans quoi, vous piétinez la tradition des Lumières, vous étouffez Zola, vous bâillonnez Sartre. Et vous donnez un blanc-seing à tous ceux qui exploitent le conflit israélo-palestinien pour affaiblir le lien social au lieu de l’affermir, pour exalter l’appartenance ethnique et vomir la citoyenneté. Comme ces poignées de militants de la Ligue Arabe Européenne, venus vociférer à Hasselt leur détestation des Juifs à l’occasion d’un match de football en salle, hurlant Juifs au gaz! Mort aux Juifs! Egorgeons les Juifs! ou ces extrémistes venus scander à Macon, lors d’une soirée «pièces jaunes» où chantait Shirel : Sale Juive! Au four! Au four!, dessinant de leurs doigts des croix gammées.
Démonstration est faite, messieurs les antifascistes, qu’en restant obstinément aveugles à l’antisémitisme exhalé par le tiers-mondisme, en diluant l’antisémitisme dans l’antiracisme, parés de tous les artifices de la vertu, vous êtes en train de faire le lit du vice de vos ennemis. Réfléchissez-y bien.

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