Les attentats qui ont frappé l’Espagne le jeudi 11 mars rappellent que l’extrémisme armé peut s’abattre à tout moment là où la folie vengeresse et criminelle de ses instigateurs le conduit. Le funeste bilan est à la hauteur des ambitions de ces «fous de Dieu», qui ont juré la perte de l’Occident. Deux cents morts, 1.463 blessés, des milliers de familles endeuillées et un continent traumatisé par la violence des attaques portées contre sa population.
Face à la barbarie, les Espagnols ont montré une unité sans faille. Dignité est le premier mot qui vient à l’esprit pour qualifier la marche des millions de femmes et d’hommes, défilant pour faire acte de solidarité avec les victimes et dire non au terrorisme. Nous avons tous vu les rues de Madrid, Barcelone ou Séville envahies par une véritable marée humaine venue unanimement marquer sa réprobation. Mais si le réflexe civique des Espagnols fut exemplaire, leur comportement électoral et les conclusions politiques qu’ils tirèrent des attentats ouvrent une interrogation lourde de conséquences.
En tournant le dos à José Maria Aznar, les électeurs ont fait preuve d’ingratitude à l’égard de l’ancien chef du Parti populaire, qui fut l’artisan du miracle économique espagnol et le vecteur d’un nouveau dynamisme de la vie politique, sortant l’Espagne des vieux conservatismes de l’ancienne équipe socialiste conduite par Felipe Gonzalez, rongée par près de 14 ans de pouvoir. Certes, l’amnésie est l’une des règles qui se vérifient à chaque consultation électorale. Le responsable politique expérimenté sait qu’il focalise souvent autour de sa personne les frustrations et les échecs des trajectoires individuelles. Cela posé, la rigidité grandissante, pour ne pas dire l’arrogance de plus en plus cassante du président du gouvernement sortant, notamment avec ses partenaires européens, rappelle par ailleurs que l’alternance est une pratique salutaire pour la démocratie. Encore faut-il qu’elle soit l’expression politique spontanée d’un mécontentement social.
En sanctionnant la majorité, les électeurs espagnols ont vraisemblablement voulu désavouer la politique internationale de José Maria Aznar, a-t-on souvent pu lire dans la presse. Il est vrai que l’indéfectible soutien de Madrid à Washington et sa participation au front atlantiste, coalisé pour mettre un terme au régime épouvantable de Saddam Hussein, fut très impopulaire puisque 80 % des Espagnols se disaient opposés à la guerre. Toutefois, les sondages publiés quelques jours avant les attentats, -même s’il faut toujours apprécier les enquêtes d’opinions avec la plus grande prudence- indiquaient que le Parti populaire devançait de 5 ou 6 points son concurrent socialiste. En d’autres termes, si l’Espagne avait souhaité un changement de majorité, les estimations auraient rendu compte de résultats opposés, ou, à tout le moins, sensiblement contrastés. Au contraire, elles apportent un démenti formel à la thèse du rejet de la politique d’Aznar puisque les intentions de vote lui étaient favorables. Ce n’est donc pas la politique pro-américaine de ce dernier qui lui a coûté les élections, ni même sa gestion de l’information visant à privilégier la piste de l’ETA plutôt que celle d’Al-Qaida.
Vote sous influence
Non, le scrutin a basculé en raison du traumatisme des attentats. En démocratie, le chef du gouvernement est légitimement fondé à prendre des décisions en dépit de l’hostilité qu’elles pourraient susciter dans l’opinion, s’il estime qu’elles vont dans le sens des intérêts de son pays. La sanction à laquelle il s’expose en retour est électorale. S’il ne parvient pas à convaincre, les urnes le renverront dans l’opposition. Or, l’électeur se préparait à renouveler sa confiance à l’équipe au pouvoir. Si Aznar a voulu manipuler l’opinion -ce qui est intolérable-, les terroristes ont réussi là où il a échoué. Et avec quel succès! Telle est la grande inquiétude soulevée par ces élections législatives. Car pour la première fois, la violence a eu raison de la liberté démocratique, le terrorisme a décidé de l’issue d’une élection. Rien ne permet, évidemment, d’affirmer que José Luis Rodriguez Zapatero, jeune socialiste pragmatique pro-européen, n’aurait pas réussi à faire mentir les prédictions, mais le cours des événements ne permettra jamais de trancher l’équivoque qui a entaché sa victoire. Pas plus qu’il ne permettra de mesurer l’impact réel du mensonge d’Aznar sur l’électorat.
La réaction de la population a, en effet, été stupéfiante à cet égard. Si elle a montré une grande maturité démocratique en condamnant massivement les attentats sur la place publique, la modification de son vote a, en revanche, entériné la puissance déstabilisatrice du terrorisme. Ceux qui imputent la responsabilité des carnages à la politique du gouvernement, ou qui traitent Aznar de criminel, sont dans l’erreur. Plus qu’une erreur, il s’agit d’une dangereuse faute de jugement qui confond cause et conséquence, qui fait le jeu des poseurs de bombe, qui valide les arguments des auteurs de ces tueries. Comme de nombreux Espagnols l’ont compris, la meilleure réponse que puisse apporter la société civile aux tentatives d’intimidation islamo-terroristes est de continuer à vivre normalement. Il est regrettable qu’ils n’aient pas traduit cette détermination civique dans leur comportement électoral.
José Maria Aznar a eu le courage d’engager son pays dans la voie de la fermeté. La seule, au demeurant, qui prévaudra demain en Europe, une fois le processus de normalisation entre le couple franco-allemand et les Etats-Unis achevé. C’est paradoxalement celle qu’avaient également choisie ses concitoyens. L’ironie et le cynisme d’une poignée d’enragés ont montré qu’une fois encore, en politique plus qu’ailleurs, il est hasardeux d’avoir raison trop tôt.