La vague rose

Il y a quelques mois à peine, les partis socialistes des principaux pays européens constataient avec amertume que l’Europe continentale était globalement passée d’une dominante rose à une dominante bleue. Et s’engagèrent dans une réflexion de fond visant, comme le répète notamment Dominique Strauss-Kahn, à réinventer la social-démocratie. L’ambition était double. Il s’agissait d’abord de rallier aux thèses de la gauche les citoyens des grandes nations passées à droite, telles l’Espagne, la France ou l’Italie (gouvernée avec l’appui de l’extrême droite). Ce premier objectif est en passe d’être atteint. Après Madrid (voir Regards n°566) et, si les intentions de vote devaient se confirmer, avant Bruxelles, Paris s’est à son tour parée des couleurs de Toulouse. La victoire éclatante de la gauche, emportant 20 des 22 Régions métropolitaines et progressant significativement aux cantonales, ne laisse, en effet, aucun doute sur le refus opposé par l’électorat français à la politique de centre-droit conduite par le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, et sur le désaveu frappant le président de la République, davantage préoccupé par les relations extérieures que par les mouvements de mécontentement sociaux sur lesquels il s’est peu exprimé (les intermittents du spectacle, la faillite du système archaïque de subventions de la recherche française marquée par la démission massive des chercheurs, etc.).
Alors que l’équipe au pouvoir avait repris à son compte le thème de la fracture sociale -s’employant à accomplir très maladroitement en 2002 ce que le candidat Jacques Chirac avait promis en 1995- et souhaité, selon les propres termes du Premier ministre, écouter la France d’en bas, c’est elle, précisément, qui aujourd’hui ne s’estime pas entendue, contestant la légitimité du chef du gouvernement jusque dans son fief du Poitou-Charentes, remporté haut la main par l’ancienne ministre socialiste Ségolène Royal. La sanction est claire et le Parti socialiste français a de bonnes raisons d’envisager l’avenir avec une certaine quiétude, mais aussi, comme ses dirigeants ne cessent de le répéter, avec une grande humilité. Quiétude, car ce qui frappe et qui distingue le scrutin du 21 mars 2004 de celui du 21 avril 2002 tient tant dans le succès de la gauche socialiste que dans l’insuccès de l’extrême gauche, incapable de susciter la mobilisation qui avait barré la route de Lionel Jospin à l’issue du premier tour de l’élection à la magistrature suprême. C’était là une incontournable obligation pour le parti de François Hollande, comme le déclarait récemment encore Laurent Fabius, rappelant en digne héritier du mitterrandisme que la réduction de l’influence de la gauche révolutionnaire était un élément moteur de son dispositif stratégique. Humilité, parce qu’il ne peut oublier que le renoncement à une politique sociale ambitieuse a précisément renvoyé dans l’opposition la gauche dite «plurielle». Pas plus qu’il ne peut ignorer que l’état des finances publiques ne lui permettra pas de disposer demain de marges de manoeuvre suffisamment importantes pour répondre aux attentes des électeurs.
Le PS français n’est pas le seul à se heurter à ce double bind politique, à cette double contrainte paradoxale qui interpelle toutes les formations socialistes européennes. Pour sortir du dilemme, et c’est le second objectif majeur évoqué plus haut, la gauche européenne doit poser les fondements d’un nouveau paradigme qui allie réalisme économique et progrès social.

La victoire, pour quoi faire?
Or, le problème est extrêmement complexe. D’une part, il s’agit d’imaginer une nouvelle politique redistributive -car l’Europe en a impérativement besoin, les études relatives au décrochage social sont accablantes sur ce point- dans un environnement économique de plus en plus dominé par la concurrence et la compétitivité. D’autre part, il faut esquisser une nouvelle politique de justice sociale alors que le vieillissement démographique réduit sensiblement la part de la population active, productrice de richesses. Autrement dit, la question est de savoir comment favoriser une politique davantage fondée sur l’équité que sur l’égalitarisme -avec moins de ressources humaines pour la financer et plus d’allocataires sociaux pour la réclamer- alors que l’endettement public est d’environ 65 % du PIB pour la France et de 100 % pour la Belgique.
Quelle que soit la solution proposée, elle passera inévitablement par la recherche de l’accroissement de la productivité du travail, l’allégement de la charge de l’Etat, la réduction de l’interventionnisme et la réforme des services publics. Donc par une politique économique qui ne correspond plus au modèle si longtemps privilégié par les Socialistes. La gauche est, de ce fait, contrainte à renoncer à son sésame économique traditionnel pour préserver ses valeurs sociales et garantir la viabilité financière des structures de l’Etat-providence qui les incarnent.
Les victoires récemment engrangées par les Socialistes surviennent, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes, alors même que la gauche est encore convalescente et qu’elle n’a pas élaboré de réel projet de substitution. Et ce ne sont pas les emplâtres du tiers-mondisme ou les théories fantaisistes apparues durant le forum social européen qui seront de nature à répondre de manière durable aux inquiétudes légitimes qu’ils expriment. Lourde responsabilité, donc, pour le PS, à qui il appartient de définir ce que sera la politique de la gauche modérée, un impératif social et démocratique -car nécessaire à la légitimité d’une alternance non populiste-, qui demeure, pour l’heure, la grande inconnue. Comme le souligne très justement Jacques Julliard dans Le Nouvel Observateur du 1er avril : Y a-t-il un modèle économique et social de gauche adapté au monde moderne? Si ce modèle n’existe pas, qu’on le reconnaisse. S’il existe, qu’on le montre. Sinon, les victoires électorales de la gauche, si réconfortantes qu’elles soient, ne seront, au rythme de nos saisons, que des déjeuners de soleil.

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