Post hoc ergo propter hoc

Le peuple américain s’est prononcé. George W. Bush a été réélu haut la main à la présidence des Etats-Unis. Récoltant près de 60 millions des suffrages, avec plus de 3,5 millions de voix d’avance sur son adversaire démocrate, le président sortant a même dépassé, et de très loin, le seuil historique atteint par Ronald Reagan, lors de sa réélection en 1984. Plus qu’un succès, il s’agit d’un véritable plébiscite puisque le Parti républicain parvient également à renforcer sa majorité au Sénat et à la Chambre. Il dominera ainsi durablement les institutions fédérales des trois branches du pouvoir (Maison-Blanche, Congrès et Cour Suprême). La plupart des responsables politiques européens auraient préféré la victoire de John Kerry, qui sur bien des points, est beaucoup plus proche de leurs conceptions de l’administration de l’Etat et des affaires internationales : séparation de la vie publique et des Eglises, politique plus généreuse des soins de santé, multilatéralisme, etc. S’il est vrai qu’il incarne cette «autre» Amérique, celle-ci reste visiblement minoritaire aujourd’hui, en dépit d’un électorat fortement mobilisé, à tout le moins à l’échelle américaine.
Les dérives de l’administration sortante ne manquaient pourtant pas. L’hégémonie du compassionate conservatism (conservatisme compassionnel) a graduellement déchargé l’Etat -impartial et laïque- de certaines de ses missions sociales telles que la prise en charge des drogués et des victimes du sida ou la lutte contre la pauvreté et l’illétrisme. Celles-ci ont été progressivement assumées par des associations confessionnelles, ce qui a permis de grossir artificiellement les rangs des congrégations évangéliques. L’intrusion de la foi dans la gestion des affaires publiques et la poursuite d’une politique internationale isolationniste ont été l’objet des critiques les plus vives des démocrates. Elles se sont singulièrement démarquées du simplisme avec lequel George W. Bush est souvent dépeint en Europe, qui ne fait pas honneur à ses détracteurs. L’Amérique mérite incontestablement meilleur avocat que le populisme de Michael Moore et des mouvances altermondialistes. Que n’a-t-on lu et entendu d’inepties sur ce thème! Les Etats-Unis ne seraient plus une démocratie? La vivacité et la qualité des débats électoraux ont prouvé le contraire. Les difficultés de distribution rencontrées par le réalisateur de 9/11 démontreraient que la liberté d’expression serait entravée? Rappelons que le film a été largement diffusé dans les salles américaines alors que la campagne battait son plein, et qu’à titre de comparaison, Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick, qui dénonçait l’exécution par l’armée française de ses propres soldats pour couvrir les erreurs stratégiques de l’état-major, n’a pu être projeté dans l’Hexagone qu’en 1975, soit 18 ans après sa réalisation et 60 ans après les faits! L’Amérique serait l’unique démocratie où l’influence des Eglises déborderait sur celle de l’Etat? Il convient là encore de rappeler que le principe de la liberté religieuse s’accompagne aux Etats-Unis d’une séparation de l’Eglise et de l’Etat garantie par la Constitution (notamment dans le Bill of Rights) qui va bien au-delà de celle instituée dans de nombreux pays européens.
On le voit, toutes ces variations qui foisonnent ne reposent, en réalité, que sur des présupposés idéologiques. Elles ravivent le vieux sophisme post hoc ergo propter hoc (littéralement : après cela, donc à cause de cela), raisonnement erroné qui conclut d’un événement qui en précède un autre, qu’il serait, pour cette seule raison, la cause de celui-ci.

Anti-américanisme et antisionisme
Les arguments antisionistes procèdent d’une manière similaire. Combien de fois n’a-t-on pas entendu soutenir que les Juifs et les lobbies sionistes américains avaient infiltré l’administration sortante et qu’ils auraient contrôlé ou influencé au profit d’Israël la politique de George W. Bush au Moyen-Orient? Une telle affirmation est non seulement profondément antisémite, puisqu’elle véhicule tous les stéréotypes classiques tels que la double allégeance, l’affairisme, l’égoïsme, le pouvoir occulte, etc. Mais elle est également grotesque. Les Juifs votent traditionnellement pour les démocrates; ils ont encore démontré leur attachement aux valeurs portées par le parti de John Kerry puisqu’ils constituent le premier groupe «religieux» et le deuxième groupe «ethnique» en importance à avoir voté pour lui le 2 novembre dernier(1). La charge contre les Juifs est d’autant plus absurde que la politique pro-israélienne de l’administration américaine est largement inspirée par l’aile droite chrétienne et conservatrice du Parti républicain. Ce soutien est motivé par une lecture providentielle de l’Histoire qui est totalement étrangère, sinon hostile, à l’établissement durable d’un Etat juif au Proche-Orient. Pour les communautés évangéliques, qui se réfèrent à certaines interprétations prophétiques extraites des évangiles canoniques et apocryphes, la création d’un Etat juif en terre sainte est un simple préalable au retour du Christ. Et le jour de son second avènement, pensent-elles, tous les Juifs se convertiront au christianisme.
Ces quelques exemples ne sont pas qu’anecdotiques. Dans l’inconscient collectif européen, l’Amérique et Israël deviennent l’explication de tous les maux de la planète -le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, rappelait encore au soir de la réélection du président américain que le conflit israélo-palestinien était le plus grave de tous (pauvre Tchétchénie, pauvre Soudan, pauvre région des Grands lacs!)- et les préjugés qui les visent sont construits sur des modes de raisonnement approchant à peu près le degré zéro de la réflexion politique.
L’invariable défense d’une paix équitable avec les Palestiniens et le rejet des options privilégiées par Ariel Sharon ne présupposent pas pour autant la diabolisation d’Israël. De même, on peut être hostile à la politique de George W. Bush sans toutefois verser dans le manichéisme ou l’anti-américanisme primaire. Il suffit pour cela d’être du côté de la vérité des faits.

(1) Sources : sondages réalisés à la sortie des isoloirs (CNN)

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