Examiner, en dehors de toute autorité politique ou religieuse, les grandes questions qui touchent à l’homme et à la société, sonder librement les sources du vrai et du bien, tel est le rôle de notre Université, telle est aussi sa raison d’être. C’est ainsi que décrivait Pierre-Théodore Verhaegen, illustre figure fondatrice de l’Université Libre Bruxelles, la nature de l’activité intellectuelle de la toute jeune institution, dans son allocution au Roi Léopold Ier du 1er janvier 1854.
Le principe du libre examen est probablement le véritable marqueur identitaire de l’ULB. Il est explicitement mentionné dans l’article premier de ses statuts organiques : L’Université Libre de Bruxelles fonde l’enseignement et la recherche sur le principe du libre examen. Celui-ci postule, en toute matière, le rejet de l’argument d’autorité et l’indépendance de jugement.
Il relève de l’honnêteté et de l’intégrité de l’attitude de l’universitaire, et plus génériquement, de l’être humain, à l’égard de la recherche de la vérité scientifique, en instituant la Raison comme son unique référence et la rationalité comme son seul législateur. Pour ses défenseurs, qui excèdent -et de très loin- le milieu académique, il est le préalable à toute posture intellectuelle et s’emploie à déconstruire tout a priori sur une question donnée pour éviter qu’elle ne préjuge de ce qu’elle désigne.
Constituée dès son origine pour battre en brèche les dogmes, la visée libre exaministe interroge en permanence ses modes opératoires afin de ne pas devenir à son tour dogmatique. C’est donc tout naturellement que le Cercle du Libre Examen et l’Institut d’étude des religions et de la laïcité organisèrent une série de réflexions sur ce thème, le 24 mars dernier, à l’auditoire Paul-Emile Janson.
Le retour du complot judéo-maçonnique
A la fin des conférences publiques, ponctuées par la traditionnelle séance de questions, le recteur de l’Université, Pierre de Maret, fut violemment pris à partie et injurié par une poignée d’étudiants. Au moment de l’évacuation des lieux, l’un d’eux s’approcha de lui, jetant une tarte dans sa direction. L’altercation dégénéra, suivie de vives bousculades. Cet incident ne fut au demeurant pas isolé. Des protestations et des réactions verbales avaient perturbé l’intervention des orateurs. Celles-ci ne furent pas, loin s’en faut, des plus innocentes.
Au nom du «véritable» libre examen, les vociférateurs de tout poil se sont crus autorisés à dire à peu près n’importe quoi : Leur libre examen, c’est la défense de la démocratie libérale et du capitalisme néolibéral ou Librex = capitalisme furent quelques-uns des slogans qui furent scandés. Ils proférèrent également des propos qui ne relevaient plus uniquement de la bêtise du présupposé idéologique mais qui étaient proprement discriminatoires, tels que La franc-maçonnerie hors de l’ULB! Il ne restait plus que l’élément complémentaire pour que le tableau fût achevé : les Juifs. Ce fut chose faite lorsque Steve Griess, président du Librex, prit la parole, et qu’une voix perdue dans la salle lâcha : Il est juif, c’est un sale sioniste! La mémoire de la Shoa ayant privé l’antisémitisme de sa légitimation publique, la critique du sionisme venait une fois encore de la lui rendre.
Voilà à nouveau francs-maçons et Juifs unis dans la détestation dont ils sont l’objet, perçus par une frange militante comme les représentants tout puissants du système dominant. L’accroissement de la propagande anti-maçonnique sur le campus de l’ULB -un comble!- l’illustre bien. Libéralisme philosophique, franc-maçonnerie et sionisme sont ainsi voués aux gémonies, au nom du refus de l’exclusion et de l’exploitation. Car c’est bien l’équation qui a conduit ces agitateurs à invoquer le principe du libre examen. Non seulement pour défendre une position idéologique -ce qui est en totale contradiction avec son fondement- mais, de surcroît, pour vilipender la démocratie libérale -dans l’acception que le XIXe siècle lui donnait-, alors que c’est elle qui l’a historiquement porté. Leur argumentation repose sur une antinomie et un paradoxe doublés d’une pétition de principe, qui semblent visiblement leur avoir échappé et que les autorités académiques ont très justement soulignés en condamnant fermement la dérive.
Ce regrettable incident montre à ceux qui en douteraient encore que la diffusion croissante des thèses antisionistes dans notre société entraîne une lente relégitimation de l’antisémitisme qui touche, grâce à elle, des couches toujours plus importantes du tissu social. L’affaire, qui aurait pu être ramenée à une banale péripétie de la vie universitaire, ne relève plus de la simple anecdote. Elle est le symptôme du mal qui ronge notre pays à l’intérieur même de ses structures et de ses repères démocratiques.