Une grand-messe médiatique

Depuis quelques années, il est de bon ton de souligner la dérive confessionnelle des Etats-Unis. L’empreinte de la religion sur la société civile n’y est certes pas récente, elle renvoie à une identité fondée sur la légitimation des référents communautaires et la valorisation morale de l’initiative privée. Le législateur américain a cependant pris grand soin de contenir l’expansion de ces espaces confessionnels en garantissant la neutralité des institutions publiques et du rapport que celles-ci entretiennent avec le citoyen. Il s’agit donc, pour bien comprendre le modèle américain, de dissocier les pouvoirs publics de la société civile, dont les champs sont beaucoup plus étendus qu’en Europe puisque l’existence de nombreuses institutions qui sont ici généralement subventionnées par l’Etat (universités, musées, associations culturelles, centres hospitaliers, etc.) repose fréquemment outre-Atlantique sur des financements privés. La politique de George W. Bush -et c’est là l’ampleur mais aussi la limite de la tendance- vise à tirer un profit politique du succès des Eglises évangéliques militantes au sein de la société américaine en vue d’asseoir grâce à elles l’emprise des Républicains sur cet électorat «naturel».
La focalisation de nombreux intellectuels sur le phénomène tend à nous faire croire que cet attrait tout postmoderne de communautés de plus en plus importantes pour la religion et la recherche par le politique de la récupération de ces mouvements relèveraient d’une exclusivité américaine. Combien de fois n’a-t-on pas entendu dire qu’il y aurait une prétendue divergence de valeurs entre les deux alliés continentaux? Combien de fois ne nous a-t-on pas rejoué une pathétique et énième tragédie de «l’exception américaine», permettant ainsi, comme dans toute manoeuvre unilatérale d’ostracisation, de dégager un certain nombre de caractéristiques «culturalistes» qui n’appartiendraient qu’à tel peuple, qu’à telle civilisation? Ainsi procède à chaque fois la pensée unique, qui s’emploie à soustraire de l’Humanité telle communauté humaine et à l’instituer comme l’unique dépositaire de certains travers qui n’existeraient conséquemment plus au sein des autres peuples. La diabolisation d’un groupe humain emboîte souvent le pas à l’amnésie rendue collectivement possible par l’ignorance des traits que l’on croit ne pas trouver chez soi mais que l’on enracine volontiers chez l’autre. Pourtant, la grand-messe médiatique à laquelle le décès de Jean-Paul II et l’élection de Benoît XVI ont donné lieu apporte un démenti formel à la thèse de «l’exception américaine».

Politique et religion
En effet, de la spectacularisation des souffrances de Jean-Paul II à la surmédiatisation de la dégradation de son état de santé, de l’imposante couverture quotidienne qui accompagnait les derniers jours du souverain pontife à la généralisation des dossiers spéciaux, rien n’indique que notre continent serait étrangement épargné par la frénésie religieuse que certains pensent pouvoir circonscrire aux Etats-Unis. Les millions de pèlerins venus rendre, dans une dignité exemplaire, un dernier hommage au grand homme qu’était Karol Wojtyla étaient-ils tous originaires du Missouri ou de l’Idaho? Les chefs d’Etat et de gouvernement venus des quatre coins du monde saluer la mémoire du pape défunt étaient-ils mandatés par le collège des gouverneurs américains? La confusion des genres, si décriée en pointant du doigt l’Amérique, a atteint des sommets inégalés dans nos pays, à l’exemple du maire de Marseille, qui invita les fonctionnaires de la ville à bénéficier d’une demi-journée de congé afin de leur permettre de se recueillir et de prier pour le repos de l’âme du Saint-Père…
Jean-Paul II fut sans nul doute le pape le plus judéophile de ces derniers siècles. Il fut le grand artisan de l’ouverture du dialogue avec les autres religions, et en particulier avec le judaïsme. Il fut sur ce point l’initiateur d’une double révolution théologique -l’expression n’est pas trop forte- en désignant les Juifs comme des «frères aînés», et politique en se rendant à la grande synagogue de Rome, en établissant des relations diplomatiques avec Israël et en se déplaçant notamment à Yad Vashem et au mur des Lamentations. Certes, d’aucuns auraient souhaité l’entendre prononcer une condamnation plus explicite de l’attitude de Pie XII durant la Seconde Guerre mondiale, mais ce type de jugement critique est interdit aux papes en vertu de la sacro-sainte infaillibilité de l’Eglise. Cette limite rappelle que l’indéniable humanité de Jean-Paul II s’arrêtait au seuil de la restauration du dogme, qu’il avait placée au coeur de son pontificat. L’archevêque de Cracovie, révolté, réformateur et audacieux, devenu évêque de Rome, précipita ainsi l’Eglise dans un conservatisme austère. Ses prises de position, en rupture totale avec la réalité quotidienne vécue par les laïcs, n’ont étrangement pas empêché la surexposition médiatique de sa personne et de son message pastoral.
L’Europe «laïque» serait donc préservée de la fascination exercée par le confessionnalisme? Allons! La montée en puissance du phénomène religieux des deux côtés de l’Atlantique rappelle au contraire l’importance et l’actualité des enjeux de la lutte pour la laïcité. Les pressions exercées par le Vatican -et relayées par plusieurs gouvernements- sur les Conventionnels pour que le préambule de la future Constitution mentionne explicitement les racines chrétiennes de l’Europe ou, plus récemment encore, l’évocation par l’évêque de Namur de la supériorité de la religion catholique sur les autres cultes donneront, il faut l’espérer, matière à réflexion aux nombreux laïcs soutenant que la vague de religiosité a épargné les côtes européennes, comme d’autres prétendaient jadis que le nuage de Tchernobyl s’était arrêté aux frontières de la France…

]]>