Les appels répétés et explicites de Mahmoud Ahmadinejad à la destruction d’Israël, la poursuite du programme nucléaire iranien en dépit des mises en garde internationales, le discrédit du pouvoir syrien, impliqué dans le meurtre de l’ancien Premier ministre libanais, Rafic Hariri, ont rapproché, durant ces derniers mois d’isolement progressif, les régimes de Damas et de Téhéran. Au sein de ce nouvel arc chiite, le Hezbollah s’est révélé un outil propagandiste et offensif de choix. Remarquablement bien implanté dans la société libanaise, responsable d’innombrables tirs de roquette et de plusieurs enlèvements de soldats israéliens depuis le départ précipité de Tsahal du Liban en 2000, il bénéficie d’une légitimité locale incontestable et présente l’avantage inespéré de se trouver à un jet de pierre de la frontière israélienne. A un jet de missile, plus précisément. Et c’est bien là le fond du problème. L’arsenal mis à la disposition du cheikh Nasrallah par ses deux alliés tutélaires a transformé sa traditionnelle capacité de nuisance en une réelle force destructrice à la faveur des progrès technologiques remarquables de l’Iran, le véritable bénéficiaire de la crise. L’enlèvement des deux soldats israéliens en juillet dernier, coïncidant étrangement avec la rencontre des représentants européen et iranien en charge du dossier nucléaire, et avec le sommet du G-8 sur cette épineuse question, jetait en effet dans l’espace diplomatique et médiatique international un nouvel objet de préoccupation destiné à occulter le problème de la bombe iranienne. La manoeuvre permettait ainsi à Téhéran à la fois de gagner du temps, d’ouvrir en toute sécurité un nouveau front artificiel aux dépens du Liban et d’Israël, et de reprendre la tête du mouvement radical au sein de l’espace musulman, largement dominé jusqu’alors par l’extrémisme sunnite wahhabite ou salafite, au demeurant anti-chiite.
On comprend que dans un tel contexte, le gouvernement d’Ehoud Olmert ait cherché à entrer au plus tôt dans l’épreuve de force, mais son obstination à privilégier une réaction musclée, excluant tout volet diplomatique, risque de lui coûter politiquement cher.
Opposer un modèle alternatif
En outre, les graves dysfonctionnements révélés par les témoignages des soldats revenus du front, qui expliquent partiellement les résultats contrastés obtenus sur le terrain, ont produit dans l’opinion israélienne une crise de confiance majeure. Il est difficile, à l’heure actuelle, d’apprécier les conséquences exactes qu’elle engendrera. Mais plusieurs évidences se sont toutefois déjà imposées.
1) L’option militaire classique face aux combattants du Hezbollah, retranchés dans des galeries creusées sous le sol ou dissimulés au sein de la population civile de laquelle ils sont issus, est peu efficace.
2) Comme en 1967, après la Guerre des Six-Jours, Israël a commis un péché d’orgueil en pensant que la réponse militaire permettrait à elle seule de poser les bases d’un processus politique de normalisation. Et comme en 1973, après celle de Kippour, la mauvaise conduite de la guerre expose les responsables politiques et militaires à de très vives protestations de la population israélienne.
3) La nature des affrontements a fixé le cadre et les règles d’un nouveau type de guerre -centré sur l’effort balistique- pour lequel Israël s’est révélé relativement mal préparé.
4) De l’Egypte à l’Indonésie en passant par le Pakistan, le nouvel arc chiite Iran-Syrie-Hezbollah exerce un nouveau pouvoir d’attraction fédérateur auprès des extrémistes, comme en témoignent les nombreux enrôlements de volontaires au sein d’organisations terroristes sunnites désireuses de rejoindre les troupes du Parti de Dieu.
5) Contrairement aux Druzes, trop d’Arabes israéliens se sont davantage sentis solidaires du Hezbollah que de leurs concitoyens juifs.
Ce dernier élément est, de très loin, le facteur structurel le plus préoccupant parce qu’il émerge de la société israélienne. Certaines victimes arabes firent même preuve d’une véritable schizophrénie, se réjouissant de l’impact des missiles qui s’étaient abattus sur leurs villages. Dans d’autres lieux et en d’autres temps, pareille déclaration anti-patriotique aurait été passible des tribunaux mais l’invraisemblance de leur réaction n’a d’égal que l’incohérence de leur situation au sein de la société israélienne.
La caractéristique fondamentale, unique au monde, de l’Etat d’Israël est d’abriter une nation à majorité juive. Mais le besoin de la sécurisation de ses frontières face à l’hostilité de son environnement et la poursuite de la politique d’occupation ont totalement biaisé le débat intérieur, pourtant central, sur l’intégration des minorités arabes. Israël peut évidemment, à bon droit, faire valoir qu’en raison de l’état de guerre qui perdure depuis sa création, la nation a d’autres priorités. Peut-être. Mais dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner qu’un certain nombre de citoyens israéliens de confession musulmane désolidarisent leur sort de celui du reste de la population.
Si elle ne s’emploie pas à modifier les usages qui prévalent, la société israélienne laissera croître le danger d’implosion qui la guette. En outre, la force du projet israélien réside précisément dans sa capacité à proposer un modèle alternatif au Proche-Orient fondé sur la liberté et l’égalité pour tous. L’Etat d’Israël ne peut efficacement résister aux irrédentismes régionaux qu’en leur opposant, certes, une armée et une nation fortes, mais également un modèle d’inclusion par la citoyenneté, qui traverse les clivages ethniques ou religieux alimentant la haine de ses contempteurs.
Bonne et heureuse année à toutes et à tous. Shana Tova.