On connaît le principe de précaution, qui vise à éviter la circulation d’un produit susceptible de présenter un risque hypothétique pour la santé ou l’environnement. L’Europe, comme elle l’a déjà démontré à maintes occasions par le passé, vient une nouvelle fois de défendre avec force et courage ses convictions, en élargissant -c’est une première- l’application dudit principe à la liberté d’expression et à la création artistique. Si l’Union a toujours défendu avec zèle la fameuse «exception culturelle», la décision que vient de prendre le Deutsche Oper Berlin, l’une des plus prestigieuses maisons d’opéra du monde, donne en revanche au sens d’«exception» un contenu que Daladier ou Chamberlain ne désavouerait pas.
L’affaire aurait pu être anodine, une péripétie dans la vie des institutions culturelles, mais elle s’inscrit dans la droite ligne d’une longue série de décisions démissionnaires qui lui donnent un tout autre relief, ou pire, valeur d’exemplarité. Le célèbre théâtre lyrique avait, en effet, initialement programmé la reprise d’une production remontant à 2003 d’Idoménée, l’un des nombreux chefs-d’oeuvre de Mozart. Mais par crainte des représailles de quelques intégristes isolés, Kirsten Harms, la directrice de l’institution, prit la décision d’annuler les représentations. En cause, la mise en scène de Hans Neuenfels, qui avait choisi de symboliser la liberté de l’homme affranchi des dieux par les têtes ensanglantées de Poséidon, Jésus, Bouddha et Mahomet. Voilà l’objet du crime, si l’on peut dire.
Prétextant de graves atteintes potentielles à la sécurité des spectateurs, la directrice se retrancha alors derrière cet étrange principe de précaution pour justifier le renvoi aux calendes grecques du spectacle prétendument infâmant, suite à de curieuses menaces qui n’ont pas été confirmées par le commissariat principal de Berlin.
Certes, de nombreuses personnalités allemandes, à commencer par la chancelière Angela Merkel, et le ministre fédéral de l’Intérieur, Wolfgang Schäubel, ont déploré l’acte d’auto-censure. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’ils ont beau jeu de jeter la pierre à la direction du Deutsche Oper Berlin, dans la mesure où les responsables politiques ont eux-mêmes ouvert la brèche par leur attitude complaisante à l’égard des extrémistes dans le cadre de la polémique suscitée par le discours du pape Benoît XVI à l’Université de Ratisbonne et de l’«affaire» dite des caricatures. Dans ce triste dossier, l’Europe s’illustra doublement. D’abord par son empressement à abandonner les principes de la liberté d’expression portant sur la critique des symboles religieux. Même si l’on peut comprendre que certains croyants aient pu être choqués par les dessins «blasphématoires» -et surtout par l’association du Prophète à un poseur de bombes, qui tend à assimiler tous les musulmans au terrorisme-, rien ne peut cependant justifier que l’Europe ait cédé à la violence et à l’intimidation qui ont suivi leur publication. En démocratie, c’est par le débat, et non par la menace, que se règle ce type de polémique.
Ensuite, par son remarquable silence sur l’exposition portant sur la négation de la Shoa, qui se déroula à Téhéran durant l’été (voir notre dossier pp. 12 à 14).
Comme son inquiétante posture politique sur ces dossiers sensibles l’indique, l’Europe soutient plus volontiers l’interdiction de la critique des différentes figurations religieuses qu’elle ne défend le droit à la vérité historique, envoyant ainsi le signe perceptible d’un fléchissement -sinon d’un déclin- civilisationnel.
A n’en pas douter, si le monde démocratique s’était montré plus respectueux des principes qui sont les siens, s’il n’avait pas cherché à brader le patrimoine universel qui fonde la légitimité de toutes les formes d’exercice critique héritées de la rationalité, de Socrate à Voltaire en passant par Avicenne, la question de l’annulation d’Idoménée ne se serait probablement jamais posée.
La peur, mère de toutes les ignorances
En outre, ce retrait d’affiche n’est en aucune manière une marque de respect pour les musulmans. Au contraire, il présuppose que l’accès à la culture et à l’esprit critique serait, en quelque sorte, une chasse gardée de la culture indigène occidentale, et que l’islam serait incapable d’intégrer la moindre distanciation critique à l’égard du divin. Comme s’il était, par essence, rétif à toute tradition rationaliste. Ce qui est méprisant non seulement pour son génie historique, mais également pour les nombreux musulmans qui refusent le diktat des extrémistes. Or, les demandes de reprogrammation de l’oeuvre, adressées à l’Opéra de Berlin par la plupart des représentants des quelque trois millions de musulmans allemands, démontrent précisément le contraire. Kenan Kolat, par exemple, de la communauté turque, considère que la sujétion de l’art à la religion signifierait le retour au Moyen Age.
Dans sa fuite en avant, l’Europe tourne un peu plus le dos aux acquis de sa propre histoire. A étendre l’application du principe de précaution aux champs culturel et politique, elle désavoue les grandes figures qui ont ouvert, avec un courage inouï, le chemin de la démocratie et de la liberté de pensée, et qui continuent à se battre pour elles au sein du monde musulman. Si Voltaire, Beaumarchais ou Zola avaient dû se résoudre à être réduits au mutisme pour ces mêmes motifs, L’affaire Calas, Le Mariage de Figaro ou J’accuse n’auraient jamais vu le jour. Et que dire précisément de Mozart, qui, avec Da Ponte, mit dans la bouche de son Don Juan, le célèbre air sacrilège repris en choeur, Viva la liberta… C’était en 1787. La phrase préfigurait la représentation esthétique de la politique, deux ans avant que ne basculent de leurs socles institutionnels l’Eglise et la monarchie absolue. Et que ne s’ouvre une ère nouvelle, consacrant dans l’espace public le primat de la Raison sur la religion, la coexistence pacifique des cultes, le droit de se réclamer d’eux ou, au contraire, de n’en pratiquer aucun et la faculté d’interroger les croyances, tout en respectant l’intégrité de la foi des croyants. Ne renonçons pas à tout cet héritage commun. Refusons-nous à laisser à nouveau triompher la peur, mère de tous les dogmatismes. Donc, de toutes les ignorances.