Ces derniers mois, l’intransigeance de Mahmoud Ahmadinejad sur le dossier du nucléaire lui a valu d’être fragilisé sur le plan intérieur. N’a-t-on pas assisté, en l’espace de quelques semaines, à une levée de boucliers et à une profusion de critiques de moins en moins confidentielles, adressées au président de la République islamique ?
L’avertissement est d’abord survenu en décembre 2006, à l’occasion des Municipales et du renouvellement des membres de l’Assemblée des experts, qui nomme le Guide suprême de la Révolution, le véritable détenteur du pouvoir en Iran. Ces deux élections ont été pour le pouvoir conservateur un désaveu d’autant plus important que la participation populaire était élevée. Préférant aux ultra-conservateurs notamment Mohammad Bagher Ghalibaf, actuel maire de Téhéran, Mohammad Momen, représentant la ville -pourtant très sainte- de Qom, et Ali Akbar Hachemi Rafsandjani, ancien président et homme d’affaires pragmatique, le peuple iranien a infligé à la tendance la plus dure du pouvoir sa première défaite.
A quelques jours de là, c’est la jeunesse qui, à l’Université de Téhéran, s’opposa frontalement au Président. Tandis que ce dernier y donnait une conférence sur le thème si polémique du nucléaire, les étudiants le chahutèrent violemment, le traitant de dictateur et défiant la police. La confrontation des informations officielles de la télévision iranienne, montrant essentiellement les applaudissements de la claque présidentielle, avec les images amateurs que les étudiants immortalisèrent à l’aide de leurs téléphones portables, ne trompe pas. Essayant désespérément de sauver les apparences, Mahmoud Ahmadinejad dut quitter les lieux dans la cohue et sous les huées.
Plus surprenant. Il y a quelques jours, des voix venues de religieux conservateurs -c’est-à-dire du propre camp du Président- s’élevèrent publiquement contre la politique conduite par le pouvoir. A Qom, encore, le Grand ayatollah Youssef Saanei, ancien proche de l’ayatollah Khomeiny, fustigea les décisions du régime : « Les slogans, ils ne s’en rendent pas compte, c’est mauvais pour l’image de l’Iran. Plus il y en aura, plus cela compromettra la situation. Nous n’avons rien à gagner à être isolés et, tout autant qu’une attaque américaine, de nouvelles sanctions seraient une catastrophe », déclara-t-il à un journaliste du Monde, qui publia l’article dans son édition du 6 mars. Et d’ajouter à propos de la lamentable exploitation de la Shoah, remise en cause par une pseudo-conférence d’experts internationaux : « Il ne faut jamais faire aux autres ce que l’on n’aimerait pas que l’on nous fasse, enseigne le Coran. L’Holocauste, c’est de l’Histoire; va-t-on changer l’histoire des nations ? Je ne vois pas pourquoi le pouvoir s’est lancé là-dedans. Aimerions-nous, nous, un Congrès sur notre histoire ? Non, tout cela est très mauvais pour l’islam et pour l’Iran ».
Vers un fléchissement ?
On savait que le Président actuel était plutôt en mauvaise posture. Les déclarations incendiaires de Mahmoud Ahmadinejad sur Israël, qu’il compara à une « tumeur » et qu’il préconise de « rayer de la carte », le concours international de caricatures sur la Shoah et la conférence négationniste qu’il organisa, ou sa persistance à vouloir refuser tout compromis sur le nucléaire, avaient déjà considérablement empoisonné les relations de l’Iran avec les nations occidentales. En outre, le fragile -mais réel- processus de normalisation dans lequel s’est récemment engagée la Corée du Nord avec la communauté internationale risque de priver l’Iran de l’un de ses importants alliés stratégiques et de l’isoler un peu plus encore. Isolement auquel ne peut pas être insensible la population, qui redoute tant la confrontation armée qu’une baisse rapide de son niveau de vie, consécutive à l’imposition de sanctions économiques internationales.
C’est pourquoi les prises de position du chef d’Etat iranien lui valent d’être contesté de plus en plus ouvertement à l’intérieur même de ses frontières. Et des ultra-conservateurs aux réformateurs religieux, de la jeune génération à l’opposition laïque, l’étendue des protestations est importante et très diversifiée. Si le pouvoir religieux est profondément installé aujourd’hui dans les moeurs, les institutions et les mentalités, on ne peut toutefois nier que quelque chose est en train de se passer en Iran, et la multiplication des exigences d’assouplissement adressées au régime par une frange croissante de la population pourrait présager, à terme, d’un fléchissement du pouvoir.
Les choses n’en sont évidemment pas là. Et l’émergence d’un nouveau président, plus ouvert que l’actuel, qui préserverait le système existant par quelques concessions, est plus probable que l’éclatement spontané d’une révolution destinée à le faire vaciller.