Le temps du soupçon

Pour ce numéro de la rentrée, nous avons souhaité nous interroger sur l’état de l’antisémitisme en Europe. La question se justifiait en raison de la publication de plusieurs enquêtes d’opinion internationales indépendantes qui convergeaient toutes en direction d’un accroissement significatif du sentiment antijuif, et conduisaient à une conclusion paradoxale : alors que l’antisémitisme demeure plus que jamais banni du champ public, les stéréotypes et les préjugés judéophobes ne cessent de gagner du terrain dans le champ privé.
Les Juifs sont globalement bien intégrés et acceptés au sein de l’Europe occidentale, il n’y a plus véritablement de réflexe xénophobe à leur encontre. Toutefois, et la nuance est d’importance, si les comportements de rejet et les attitudes discriminantes ont heureusement cessé, les représentations qui les justifiaient n’ont pas totalement disparu. Contrairement aux idées reçues, elles ne touchent pas qu’Israël mais renvoient aux clichés de l’antisémitisme moderne : double allégeance, affairisme, influence financière et politique occulte, égoïsme ethnique ou appropriation du monopole de la souffrance. Tout y passe, même l’hypertrophie de la mémoire de la Shoah.
Voici donc revenu le temps du soupçon. On savait, bien sûr, que l’exploitation du conflit israélo-palestinien avait substitué aux fondements du discours critique légitime de l’occupation des territoires palestiniens, la véhémence du stéréotype antisémite, qu’elle l’avait dépoussiéré, en quelque sorte. Mais nous ignorions, en revanche, que les manifestations de haine à l’encontre d’Israël, parviendraient si rapidement à faire resurgir les préjugés judéophobes occidentaux dans leur berceau historique. La banalisation de cette critique radicale, grâce à laquelle l’antisémitisme tire aujourd’hui l’essentiel de son énergie et de sa force de propagation, a permis au vieux fond de judéophobie de retrouver une
part de sa légitimité.
La plupart des grandes nations européennes, à l’image de l’Allemagne ou de la France, ont pourtant redoublé d’efforts, ces dernières années, pour pérenniser la mémoire de la Shoah et dénoncer l’antisémitisme d’Etat. A tel point que l’on a pu se demander si la focalisation de la lutte contre l’antisémitisme véhiculé par l’extrême droite n’avait pas rendu plus acceptable, aux yeux des élites, la banalisation du discours anti-israélien. Le motif est connu : l’incrimination ne vise pas les Juifs, mais les « sionistes », mot qui claque comme une insulte dans la bouche de leurs contempteurs. Seulement, la belle démonstration ne tient pas : l’antisémitisme a survécu à
toutes les politiques officielles de lutte contre les stéréotypes judéophobes véhiculés par le nationalpopulisme
parce que ceux-ci ont à nouveau été instillés dans le tissu social grâce à la jeunesse retrouvée de l’antisionisme.
Le combat contre l’antisémitisme ne peut se limiter à la mémoire de la Shoah parce que celle-ci n’épuise pas à elle seule toutes les manifestations de la judéophobie. Si l’on exclut de cette lutte toutes les représentations sociales associées au discours de délégitimation de l’existence d’Israël, on accepte de voir réintroduire dans nos sociétés les mêmes stéréotypes que la mémoire de la Shoah est précisément censée dénoncer.
Voilà ce qu’indiquent les résultats des enquêtes d’opinion et plusieurs années de permissivité à l’égard de la diabolisation d’Israël. Ils révèlent également que l’institutionnalisation de la mémoire de la Shoah doit être complétée par une véritable pédagogie de l’histoire du sionisme afin de rétablir la vérité sur ce mouvement d’émancipation parfaitement conciliable avec la création, aux côtés d’Israël, d’un Etat palestinien. Sans quoi, les préjugés antisémites dont la société occidentale était en passe de se débarrasser, ressurgiront avec force. En dépit du remarquable travail déjà accompli.

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