L’enfant du silence

Un grand artiste s’en est allé. Sans mot dire, sur la pointe des pieds. Le silence, il l’avait élevé au rang des arts consacrés, le portant au niveau de la musique, de la peinture, de la sculpture et, bien sûr, du théâtre. Sa gestualité intuitive était un peu les quatre à la fois. Mieux que quiconque, il comprit l’inanité du mot pour restituer dans sa noblesse la majesté du corps. Le geste était son verbe, l’expression, son empire. Il maîtrisait avec une dextérité incomparable la grammaire de l’universel qui lui valut d’être mondialement reconnu.
Sa science de la sensibilité humaine, il l’a acquise au prix fort. Issu d’une famille juive alsacienne, il gagne Limoges durant la guerre et y étudie les arts décoratifs. Son père, qui était le boucher de la communauté polonaise de Strasbourg, est déporté à Auschwitz, d’où il ne reviendra pas. Quant à lui, il s’engage dans la Résistance, improvise des spectacles pour les enfants juifs cachés, aide certains d’entre eux à quitter la France occupée et falsifie de nombreux documents d’identité. En 1944, il rejoint le général de Lattre de Tassigny et la 1ère Armée française, qui libère le sud de l’Alsace. Au sortir de la guerre, il sera profondément marqué par la futilité de la parole, qu’il aura dû travestir pour couvrir ses activités clandestines et que les survivants des camps ne parvinrent à maîtriser pour exprimer l’horreur qu’ils avaient traversée. Il aura également été le témoin de ce que la rhétorique compulsive, agressive et haineuse d’Adolf Hitler aura été capable de produire.
Cette triple leçon le confortera dans son choix esthétique. En 1947, il crée son personnage, Bip, qui le rendra célèbre sur tout le globe. Son Pierrot n’est pas le Pedrolino de la commedia dell’arte; il n’est pas davantage celui de Baptiste, immortalisé par l’interprétation de Jean-Louis Barrault dans le chef-d’oeuvre de Marcel Carné, en hommage à l’illustre Jean-Gaspard-Baptiste Deburau. Il est certes sensible, mais grave et témoin des horreurs de son siècle. En ce sens, il est un personnage post-romantique capable de passer « du sublime au grotesque », selon l’expression chère à Victor Hugo ou « du sourire au soupir, et du soupir aux larmes », pour citer le héros bataillard d’Edmond Rostand.
Au fond, le mutisme lui permettra de s’extraire de la tourmente de la Shoah, posée comme l’antithèse de l’homme, et de se réconcilier avec lui-même dans un rapport plus authentique à une vérité défardée, débarrassée du mensonge que rend possible le verbe. Il s’employa à redonner visage humain à l’homme défiguré par la honte du génocide que seule la puissance de l’indicible, donc du geste, permet de dépasser par le rétablissement du Vrai, du Beau. C’est pour le rapprocher de cette condition si profondément humaine qu’il voulut tant façonner son art à l’image de ses semblables, par-delà tout verbiage inutile. Créateur d’une esthétique inégalée, il imitait la vie pour mieux nous la donner à voir. En lui restituant la part de poésie que l’insignifiance du quotidien s’ingénie à étouffer. Il nous a réappris à observer. Il nous a montré la beauté infinie du monde, que nous ne prenons plus le temps ou la peine de regarder.
A 84 ans, l’artiste a définitivement rangé son métier à rêver. Il s’appelait Marcel Mangel. Mais il était célèbre sous le pseudonyme qu’il avait choisi durant l’occupation allemande : « Je me souvenais d’une phrase de Victor Hugo parlant des généraux des campagnes napoléoniennes d’Italie : « Hoche sur l’Adige, Marceau sur le Rhin » ».
Il décida de conserver son nom d’emprunt, à l’ascendance héroïque « en souvenir de la Résistance, qui est toujours en moi lorsque j’évoque tous ceux qui ont disparu, tous ceux qui ont été torturés et fusillés, pour que notre monde reste libre et juste »(1).
Le mime Marceau n’est plus. Polymnie est en larmes et les enfants du paradis sont à jamais orphelins. Rideau.

(1) Pour en savoir plus, lire Le Mime Marcel Marceau, entretien et regards avec Valérie Bochenek, publié aux Editions Somogy.

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