N’aurions-nous rien appris ?

Le modèle belge, dont la Tchécoslovaquie démocratique alors vacillante faisait l’éloge en appelant à son chevet certains de nos brillants constitutionnalistes, pourrait-il finir comme elle, par l’éclatement de son unité nationale ? C’est la question que les nombreuses divergences communautaires entre francophones et néerlandophones ont à nouveau mise en évidence autour de la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde et du refus du ministre flamand des Affaires intérieures, Marino Keulen, de nommer plusieurs bourgmestres francophones -pourtant démocratiquement élus- de communes dites à facilités.
On peut être un indépendantiste flamand convaincu et se réclamer des valeurs démocratiques. Pourtant, divers événements significatifs entourant les demandes flamandes sont troublants. D’une part, le vote en Commission entérinant le projet de démantèlement de l’arrondissement électoral et judiciaire s’est cristallisé autour d’un clivage linguistique : nous sommes bien en présence d’un coup de force où la communauté de valeurs traditionnelle (socialistes vs libéraux, laïques vs religieux, etc.) a été supplantée par la communauté ethnolinguistique. D’autre part, le vote des partis démocratiques flamands s’est mêlé aux voix du Vlaams Belang, ce qui n’invalide pas sa légalité mais questionne très sérieusement sa légitimité.
Enfin, et peut-être d’abord, ces députés, certes flamands, mais fédéraux ont privé les citoyens francophones de certains de leurs droits fondamentaux alors qu’ils sont juridiquement et moralement tenus, au contraire, de garantir ceux de l’ensemble des membres composant la communauté nationale.

Crise de la démocratie citoyenne
La portée de ces éléments dépasse la simple tactique politique visant à pousser les limites du modèle institutionnel belge vers le confédéralisme. Elle suggère l’émergence d’une autre physionomie de la cohésion sociale : la mutation de la démocratie citoyenne, héritée des Lumières, en une ethnodémocratie, qui est un avatar des heures les plus sombres de notre histoire. La première est fondée sur le principe selon lequel les valeurs d’un projet politique commun transcendent les particularismes et les appartenances multiples qui le constituent. La seconde repose, au contraire, sur l’idée selon laquelle la nation est gouvernée par les liens du sang et l’uniformité la plus étroite possible des valeurs et des codes dominants issus du groupe majoritaire. La diversité y a bien sûr sa place -l’ethnodémocratie n’est pas antimoderne- mais à titre privé; elle n’a plus de légitimation institutionnelle dans le champ public.
Les fossoyeurs de la Belgique peuvent plaider à bon droit que celle-ci est un Etat récent, qui a trop longtemps bradé sur l’autel de l’unité nationale les droits culturels et identitaires flamands. Cela justifie-t-il pour autant le mouvement de repli ethnonationaliste, le rejet du fédéralisme d’union et le choix de la logique nationale par le sang plutôt que par la citoyenneté ?
La tentation indépendantiste flamande rappelle la fragilité de la construction européenne face aux identités d’exclusion, qu’elles soient ethnique, religieuse ou nationale. La multiplication de ce type de foyer en Espagne, en Italie ou au Royaume-Uni, constitue l’une des plus sérieuses entraves au projet européen, et un risque majeur de régression. Et la constance du phénomène pose une question fondamentale : la démocratie citoyenne n’aura-t-elle été en définitive qu’une heureuse parenthèse de l’Histoire, qu’un moment de pacification transitoire entre la marche conflictuelle des hommes « n’ayant rien oublié ni rien appris », et la revendication de leur atavisme ?

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