Trois mille milliards de dollars

Tandis que la course à la Maison-Blanche se poursuit, l’heure de l’analyse critique des deux mandatures du président sortant approche également. Et nombre d’observateurs américains, pressés d’en finir avec l’ère Bush, ne se sont pas privés d’avancer leurs montres et de précéder le calendrier électoral pour dresser un premier bilan.
C’est dans ce contexte sulfureux de fin de règne qu’est récemment paru aux Etats-Unis l’ouvrage polémique (1) de Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie et professeur à l’Université de Columbia, et de Linda J. Bilmes, maître de conférences à Harvard et experte dans les dépenses publiques. Les deux auteurs se sont efforcés de chiffrer le montant global de la guerre en Irak. Dans sa livraison du mois d’avril, le magazine américain Vanity Fair en a publié les bonnes feuilles et rapporte le chiffre ahurissant de trois mille milliards de dollars. Soit grossièrement le quart du PIB des Etats-Unis, une fois et demi celui de la France ou dix fois celui de la Belgique. La facture présentée au contribuable américain est 50 fois supérieure à celle annoncée par Donald Rumsfeld au début des hostilités, et 5 fois supérieure au montant revu pour 2008 par l’administration républicaine. Pour mesurer l’ampleur de la débâcle financière consécutive à la mauvaise gestion du conflit, il faut garder à l’esprit que l’effort de guerre consenti par les Etats-Unis entre 1941 et 1945 se chiffre à cinq mille milliards de dollars (en valeur actualisée), montant que nos experts atteignent également dans le scénario le plus pessimiste de leurs prévisions. Mais le conflit contre les forces de l’Axe avait mobilisé un volume de troupes sans commune mesure avec celui engagé en Irak ! Autres chiffres parlants révélés par les auteurs : « Les coûts militaires directs de la guerre en Irak seront probablement au moins 50% plus élevés que ceux du Vietnam et 4 fois plus élevés que ceux de la Première Guerre mondiale ».

Impact sur la politique étrangère
Quelle que soit l’opinion que l’on puisse avoir de l’opportunité de l’intervention américaine en Irak, le gouffre financier gigantesque consécutif à cette décision plus qu’aventureuse pèsera très lourdement sur l’issue de la campagne, et au-delà de celle-ci, sur la politique sociale, économique mais aussi étrangère du ou de la prochain(e) locataire de la Maison-Blanche. Les dépenses de guerre, essentiellement financées par des emprunts, la politique de modération fiscale et le refus d’une logique davantage redistributrice des richesses ont structurellement affaibli l’économie et la société américaines, créant de nouvelles poches de pauvreté et creusant davantage encore le fossé entre les riches et les pauvres. Alors que l’équipe de George W. Bush avait hérité d’une situation économique particulièrement favorable laissée par l’administration Clinton.
Quel que soit le successeur du président sortant, la politique étrangère américaine ne pourra plus être conduite comme l’entendaient les néo-conservateurs. Même le candidat républicain, John McCain, réclame lui aussi son droit d’inventaire. Outre les effets désastreux sur le plan strictement politique de l’unilatéralisme de ces dernières années, l’impact financier de celui-ci sur les ménages américains contraindra le prochain chef de l’Etat à revenir à une politique étrangère moins ambitieuse et conduite en concertation avec ses alliés traditionnels.
L’économie américaine et le coût de la guerre en Irak ne laissent pas d’autre option politique. C’est la raison pour laquelle la position sur le conflit israélo-palestinien des prétendants à la magistrature suprême prend, à l’occasion de cette campagne électorale, une dimension inédite. La capacité d’initiative de la future administration américaine sera très douloureusement entravée par la dette héritée de George W. Bush, qui en lieu et place d’un testament politique ne léguera qu’un codicille d’obligations financières, une épigraphe marquée au sceau de l’irresponsabilité et estimée à trois mille milliards de dollars.

(1) Joseph E. Stiglitz, et Linda J. Bilmes, The Three Trillion Dollar War, W. W. Norton; l’article est publié dans Vanity Fair, n°572, avril 2008.

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