Un acteur dans l’Histoire

C’était en 1948, à un moment particulièrement douloureux pour le peuple juif, qui venait de subir l’expérience du génocide. Les marques de détestation à son encontre n’avaient certes pas manqué mais jamais encore, il n’avait été confronté à une telle sophistication, à une telle systématisation du rejet de son existence. Et pourtant, en dépit de la Shoah, les bases d’un Etat juif ont été posées, les fondements d’une société moderne ont peu à peu été consolidés au travers d’un véritable mouvement national de résilience identitaire.
Les contempteurs du sionisme ont souvent cherché à établir un lien de causalité entre la Shoah et l’indépendance d’Israël, voulant ainsi réduire l’aspiration nationalitaire à une simple conséquence de la Seconde Guerre mondiale – à une réparation de l’Occident en raison du judéocide. Cette thèse antisioniste bien connue, soutenant également que la création d’Israël visait à exporter à bon compte le problème juif au Proche-Orient, nie deux faits pourtant incontournables. D’une part, les liens historiques qui unissent le peuple juif à cette région du monde – Israël ne se situe pas arbitrairement au Proche-Orient. D’autre part, l’antériorité du projet sioniste à l’extermination nazie – il est le produit de la rencontre des Juifs et de la modernité, et s’enracine dans les grands mouvements d’émancipation nationale du 19e siècle.
Si la déclaration d’indépendance marque la fin d’un long processus de gestation, elle inaugure conséquemment une nouvelle ère qui a profondément modifié la judéité contemporaine. Les vagues successives d’immigration, l’ancrage du pays dans la démocratie, le développement rapide d’un système économique de type occidental témoignent également de la détermination israélienne d’arrimer solidement le pays à la modernité -et avec quelle réussite !- dans un environnement géopolitique qui la refuse, qui cherche toujours ses propres marqueurs identitaires de stabilité, et qui à défaut d’y parvenir, ne réussit à afficher un semblant d’unité qu’au travers d’une hostilité caricaturale et désespérante.

Préparer l’avenir
Au fond, ce qui a longtemps distingué Israël de ses voisins, précisément en raison de l’impact -plutôt que de la mémoire- de la Shoah, c’est la volonté d’une nation de sortir de son rôle de victime pour mordre à pleine dent la chair de l’Histoire, c’est la détermination d’un peuple à s’engager dans l’événement du monde pour y être enfin acteur. Tandis que les pays limitrophes continuaient de s’engluer dans la revendication tiers-mondiste, avalisant des systèmes politiques hérités de la décolonisation, un népotisme éhonté, une organisation sociale antilibérale ou une très forte disparité des richesses. Et préférant surtout la désignation d’un responsable de leurs maux -Israël, les Etats-Unis ou l’Occident- à la recherche des indispensables réformes intérieures permettant d’y remédier.
Cet arraisonnement identitaire d’Israël est cependant moins mobilisateur aujourd’hui. On observe depuis plusieurs années un tassement de l’idéal des bâtisseurs. C’est d’ailleurs dans l’ordre naturel des choses. Les jeunes Israéliens souhaitent, ce qui est tout à fait compréhensible, pouvoir vivre leur vie comme les autres Occidentaux. Mais cela conduit à un paradoxe saisissant : ils aspirent à la normalisation de leur existence individuelle au sein d’un pays qui, même s’il a rejoint sur de nombreux points le peloton des Etats ancrés dans l’ère post-industrielle, demeure toutefois largement tributaire d’une situation géostratégique qui, elle, n’a globalement pas évolué avec lui.
Si l’Etat d’Israël veut achever son processus de maturation, il devra enfin affronter le problème des Territoires, en s’engageant pleinement dans des négociations de paix avec les Palestiniens. C’est son intérêt autant que le leur, et la seule solution viable pour les deux parties. Bien entendu, la démarche ne sera pas facile, elle exigera des sacrifices, de l’empathie et beaucoup de courage politique. Mais assumer la responsabilité de son destin, c’est cela aussi, et peut-être d’abord, le coût associé au privilège d’être un acteur de l’Histoire.

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