Les enfants de la mode

La dynamique de fragmentation culturelle permet-elle encore de créer du lien social ? On qualifie souvent la morphologie de la société contemporaine de néo-tribaliste : nous nous définissions en fonction de multiples cercles d’appartenance qui construisent nos identités, selon nos affinités, nos préférences, nos orientations. Loin de la société centralisée et structurée autour des incontournables référentiels que nos grands-parents connaissaient encore, la vie en commun est aujourd’hui protéiforme et dérégulée. C’est une myriade de réseaux, constitués selon des identités particulières, qui a progressivement remplacé une société qui s’appréhendait dans la cohérence, dans la transparence, dans l’évidence immédiate d’elle-même. Aujourd’hui, ce ne sont plus les institutions, les corps constitués, les encadrements collectifs, qui détiennent les fondamentaux identitaires. Ce monolithe programmatique des identités collectives a progressivement été ébréché par l’émergence spontanée de multiples identifiants microsociaux que les individus s’approprient librement. Cette forme inédite de désagrégation rend évidemment ces derniers plus labiles, plus fluctuants, plus complexes.
L’éclatement des lieux d’investissement collectifs traditionnels du sens régit donc le système dans lequel nous évoluons et explique les difficultés que nous éprouvons à retrouver par-delà nos différences un méta-projet de cohésion sociale englobant l’ensemble des micro-réseaux identitaires coexistant dans une société donnée. Si le monde est un village, en ce sens que les moyens technologiques permettent des échanges et des déplacements rapides, la mise à proximité permanente des lieux, des événements et des personnes a également réactivé nos schèmes comportementaux de villageois, avec leurs jalousies, leur convoitise, leurs totems, leurs querelles de familles, de clans et de clochers. D’où l’importance extrême non seulement de soutenir les efforts de reconstruction des passerelles entre les particularismes, mais également de réinventer des formes d’accès communs aux valeurs qui les transcendent.

La « société mode »
Ce dernier numéro de la saison, qui est également le dernier auquel j’ai le plaisir de prendre part comme rédacteur en chef, est largement consacré à la description de cette organisation éclatée, parcellaire, disséminante, trop souvent oublieuse de l’universel, de cette vaste nébuleuse fondée sur l’exaltation du présent et de la séduction, que Gilles Lipovetsky, l’un des plus brillants philosophes contemporains, appelle joliment la « société mode ». Faisant face au poids et aux rigidités des traditions, la mode, vectrice d’individuation jusqu’au dévoilement paradoxal du corps, de libéralisation des moeurs, de diversification et de déclinaison identitaire, de fragmentation d’un temps et d’un espace symboliques isomorphes, d’hédonisme et de beauté formelle, est le paradigme dominant des sociétés hypermodernes. Parce qu’elle est étroitement associée depuis les années 60 au droit à la féminité et à la mixité des genres, qui compte parmi les indices les plus fondamentaux de l’évolution d’une société organisée. Parce qu’elle structure, par définition, une réalité sociale nécessairement plurielle et multiple. Ce n’est pas une coïncidence si la top-modèle israélienne Bar Refaeli, l’une de ses figures contemporaines les plus emblématiques, en fait la démonstration dans nos colonnes. Ce n’est pas davantage un hasard si ce sont précisément les acteurs de la mode -les mannequins, les stylistes, les créateurs, les photographes, etc.- qui sont en première ligne pour combattre en Israël la censure du corps dans l’espace public, exigée par les orthodoxes et les conservateurs.
Les structures de la mode ont imposé le primat de l’individu sur la tradition et la caste. C’est donc à chacun d’entre nous de veiller à ce qu’il n’y retombe pas, sous prétexte que nous nous serions révélés incapables de relever le défi de la liberté et d’inventer de nouvelles formes d’identités fédératrices de sens organisant la vie dans la Cité.

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