Israël, horizon indépassable ?

Dans un article intitulé « Voeux de nouvel an », publié dans le numéro d’octobre de la revue de l’Union des progressistes juifs de Belgique (UPJB), Points critiques, il était reproché aux responsables politiques belges présentant leurs voeux de Rosh Hashana aux lecteurs de Regards de ne pas saisir cette occasion pour rappeler au monde juif « que l’occupation militaire des territoires palestiniens se doit d’être sa préoccupation principale ». C’est vrai, les voeux de Rosh Hashana ne sont pas les messages les plus percutants des femmes et des hommes politiques. Tout comme pour les voeux de Noël, ils préfèrent s’en tenir à une note d’espoir ou à des banalités de circonstance. Pourtant, rien ne leur est imposé par les rédactions des revues, et s’ils tiennent absolument à transformer cet exercice imposé en une perle littéraire, ils en ont la possibilité. De la même manière, personne ne les empêche d’écrire ce que la situation des Palestiniens leur inspire. On s’imagine mal que des critiques sans concession de l’occupation et de la colonisation des territoires palestiniens soient susceptibles de heurter les lecteurs de Regards. Ces derniers lisent cette revue en connaissance de cause et ce n’est pas à eux qu’un responsable politique belge doit rappeler ce qu’ils savent sûrement mieux que lui. Le CCLJ et Regards ont toujours dénoncé vigoureusement l’occupation des territoires palestiniens ainsi que les conséquences désastreuses qu’elle entraîne pour les Palestiniens, mais aussi pour l’avenir d’Israël. Mais là n’est pas le problème. Ce qui est gênant dans le propos de cet article de Points critiques, c’est l’injonction formulée par son auteur : l’occupation doit être la préoccupation principale du monde juif ! Mais au nom de quoi et de qui ? Passons sur le ton inconvenant utilisé. On pourrait croire qu’il s’agit d’une petite leçon de morale administrée par un instituteur à une classe de 5e primaires. Il est évident que les Juifs de Belgique ou de tout autre pays de diaspora se sentent concernés par ce qui passe en Israël. Toutefois, ce lien particulier qui les unit à ce pays ne fera jamais d’eux des acteurs politiques de ce qui s’y passe. En choisissant de ne pas vivre en Israël, les Juifs de diaspora doivent en accepter la contrepartie : ils demeurent des spectateurs, certes engagés et éclairés, mais des spectateurs malgré tout. Au mieux, ils peuvent apporter leur soutien moral ou financier aux Israéliens qui ont leur faveur, mais ils ne pourront jamais se substituer à ces derniers pour définir les orientations politiques, sociales, économiques et culturelles d’Israël. S’ils tiennent vraiment à le faire ou s’ils s’y sentent obligés, alors il ne leur reste plus qu’à prendre un aller simple pour Tel-Aviv et à partager le destin des Israéliens. A ce moment-là seulement, l’occupation des territoires palestiniens pourra être leur préoccupation principale. Voilà pourquoi l’obligation qu’impose l’auteur de cet article au monde juif n’a pas de sens. Il se réfère à une réalité qui n’est pas celle des Juifs de diaspora. Prétendre le contraire reviendrait à se bercer de l’illusion qu’on peut vivre par procuration la vie politique israélienne. Cette obligation est d’autant plus aberrante quand on sait que l’UPJB et Points critiques, se conformant strictement à une logique diasporiste maximaliste, ont toujours dénoncé la centralité d’Israël dans le monde juif ! Ce pays occupe paradoxalement une place bien centrale dans leurs réflexions et leurs préoccupations. Israël serait-il devenu l’horizon indépassable d’une minorité de Juifs qui ne s’y sent pas attachée ? Si le monde juif devait s’acquitter d’une seule obligation, ce serait tout simplement de ne rien imposer collectivement à tous ceux qui le constituent. Les Juifs n’ont jamais eu de clergé, et la diversité des opinions et des attitudes les caractérise depuis longtemps. Les Juifs de diaspora choisissent donc librement de faire de l’occupation israélienne des territoires palestiniens leur préoccupation principale. Si leur priorité est ailleurs, c’est aussi leur droit.

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