L’élection de Barack Obama a alimenté de nombreuses discussions sur le comportement électoral des Juifs américains ainsi que sur les rapports entre Noirs et Juifs aux Etats-Unis. Le fait est là : voilà deux communautés qui partagent bien des réticences face aux Wasps, cette élite blanche protestante réputée pour son déficit d’ouverture à leur égard. Mais aussi deux communautés qui forment deux des derniers bastions démocrates en dépit des efforts considérables et infructueux des Républicains pour séduire l’électorat juif. Celui-ci a massivement voté pour Barack Obama. Pourtant, tout au long de la campagne, la presse a été plus prompte à détecter les ruptures qu’à rappeler les points de convergence. S’il est vrai que depuis la fin des années 1960, les conflits entre Juifs et Noirs ont été largement commentés, notamment ceux impliquant le leader noir antisémite Louis Farrakhan, il faut malgré tout constater que la majorité des Noirs américains ne partagent pas sa haine des Juifs. Tout serait-il alors parfait dans le meilleur des mondes ? Non, des malentendus et des incompréhensions ont compliqué les rapports entre ces deux minorités. Comme l’explique Cornell West, un intellectuel noir américain de premier plan, il existe chez les Noirs « une forme de ressentiment et d’envie à l’égard des Juifs ». Tantôt victimes qui suscitent la sympathie, tantôt modèles enviés de réussite. Ce terreau plein d’ambivalence est fertile en antiennes du genre : « Ils ont tout, nous n’avons rien, ils s’enrichissent et ne partagent pas ». Dans cette perspective, il est aisé pour un démagogue de renforcer le ressentiment noir et de désigner les Juifs comme le groupe le plus avantagé, invoquant les crimes nazis pour effacer les crimes américains contre la population au bas de l’échelle sociale.
Ces difficultés bien réelles ne doivent pas pour autant effacer de la mémoire les liens de fraternité qui se sont noués entre ces deux communautés depuis le début du 20e siècle. Ils ont lutté ensemble contre le racisme. Pendant des décennies, la NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People), cheville ouvrière du mouvement des droits civiques, a été l’expression la plus tangible de la coopération entre Juifs et Noirs. La liste est longue des Juifs, qu’ils soient avocats, mandataires politiques, artistes, intellectuels et même hommes d’affaires, ayant défini des stratégies, financé, soutenu et porté les idées du mouvement d’émancipation des Noirs. Ceux qui ont vu le film Mississipi Burning connaissent le destin tragique des deux étudiants juifs (Schwerner et Goodman) assassinés par le Ku Klux Klan en 1964, alors qu’ils sensibilisaient les Noirs des Etats du Sud à s’inscrire sur les listes électorales.
Traiter de l’implication des Juifs dans la lutte pour les droits civiques des Noirs sans évoquer la mémoire du rabbin Abraham Heschel serait non seulement injuste mais aussi un aveu d’ignorance. Ce maître respecté du judaïsme conservateur (Conservative) s’est lancé avec ardeur dans la lutte pour l’émancipation politique des Noirs aux côtés de Martin Luther King. Avec ce dernier, Heschel a pris la tête d’une marche pacifique de Selma à Montgomery (Alabama) en février 1965, pour dénoncer la violence raciste des autorités ségrégationnistes de cet Etat.
A son retour à New York, il eut ce trait d’esprit illustrant sa fidélité à l’idéal des Prophètes : « Quand je défilais à Selma, je sentais que mes jambes priaient ». Comme son camarade de combat, Martin Luther King, il s’est opposé publiquement à la guerre du Vietnam en dénonçant la corruption morale dans laquelle elle plonge la société américaine. Aucun de ces deux hommes exemplaires ne verra l’aboutissement ultime d’un combat commun pour la justice : l’élection d’un Noir à la présidence des Etats-Unis.
Abraham Heshel nous lègue un bel héritage : un rabbin peut appliquer les enseignements éthiques du judaïsme en prenant des positions progressistes sur des questions d’actualité politique. Malheureusement, rares sont les rabbins qui cherchent aujourd’hui à revendiquer cet héritage.