Non aux drapeaux qui claquent à Auschwitz

Une question cruciale se pose sur l’évolution de la mémoire de la Shoah : comment envisager cette mémoire dépourvue de ses survivants ? Nous les voyons témoigner de leur expérience depuis un certain nombre d’années. Même si le rôle des historiens est essentiel, les rescapés constituent un maillon indispensable dans cette transmission. Comme s’ils protégeaient un patrimoine unique et fragile. Pas une cérémonie de commémoration ne se tient sans rescapés. Mais ceux-ci sont amenés à disparaître progressivement. Cette question délicate que l’on a du mal à évoquer a déjà été posée en 1998 dans un article paru dans Die Zeit par l’écrivain hongrois Imre Kertész, prix Nobel de littérature 2002, lui-même survivant juif d’Auschwitz : « Les survivants doivent se faire une raison : avec le temps, Auschwitz échappe petit à petit à leurs mains faiblissantes. Mais alors à qui appartiendra-t-il ? Ce n’est même pas une question : il appartiendra aux générations futures – à condition bien sûr qu’elles le revendiquent ». Justement, ces générations revendiquent aujourd’hui pleinement la mémoire de la Shoah. On n’en aura jamais autant parlé. Le problème est ailleurs. Il s’agit de s’interroger sur la dépossession, la détérioration et le détournement de cette mémoire. Dans ce même article, Imre Kertész décrit précisément la nature du problème et du malaise qu’il suscite en lui : « Beaucoup plus nombreux sont ceux qui volent l’Holocauste à ses dépositaires pour en fabriquer des articles de pacotille. Ils l’institutionnalisent, lui fixent un rituel moral et politique, lui fabriquent un langage -souvent faux- (…), en un mot, il l’aliènent par tous les moyens possibles et impossibles ». En fait, Kertész a le sentiment que des films et des cérémonies du souvenir le dépouillent de son vécu authentique de rescapé de la Shoah. Il exprime son malaise avec pudeur et retenue en précisant qu’il sait que beaucoup de gens ne partagent pas son opinion lorsqu’il qualifie de « kitsch » certains projets censés entretenir la mémoire de la Shoah.
On peut le comprendre lorsqu’on observe certains aspects de la « Marche des Vivants » organisée par le gouvernement israélien et des organisations juives dans le cadre des cérémonies de Yom Hashoah. Il s’agit d’apprendre aux lycéens juifs et israéliens les dangers de l’intolérance à travers une bonne connaissance de la Shoah. Point d’orgue d’un programme éducatif d’environ deux semaines, la « Marche des Vivants » comporte également une lourde charge symbolique : elle relie le camp d’Auschwitz I au centre d’extermination de Birkenau (Auschwitz II). Ce parcours doit montrer au monde entier qu’en dépit des tentatives nazies d’extermination totale, les Juifs sont bien vivants et que la continuité est assurée par les générations futures. Si ce programme est nécessaire, pourquoi suscite-t-il chez certains la gêne et l’embarras ? Durant toute la visite d’Auschwitz-Birkenau et pendant la Marche, les jeunes avancent en formation en agitant des drapeaux israéliens. Même s’il s’agit de faire savoir aux Polonais que la vie continue après la Shoah, cette démonstration de patriotisme n’a pas sa place sur ce site. Faire claquer les drapeaux alors qu’on visite l’endroit où plus d’un million de Juifs furent exterminés est inapproprié. Cet élan de nationalisme porte atteinte à la signification même de ce site que nous ne souhaitons voir récupéré par personne. C’est la raison pour laquelle, nous devons, nous Juifs du monde entier, donner l’exemple en parcourant Auschwitz-Birkenau sans drapeau ni pancarte. Il nous appartient d’observer, de nous recueillir et de méditer. De cette manière, les lycéens israéliens et juifs pourront tirer les enseignements qui s’imposent et que ce programme entend leur transmettre : préserver la démocratie, combattre le racisme et défendre les droits de l’homme.

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