L’histoire du CCLJ se confond avec les traits marquants des Juifs de diaspora après 1945 : la reconstruction d’une vie juive après la Shoah, les lendemains qui chantent et la grande lueur à l’Est, la transformation de la conscience collective juive par la création d’Israël et le souci inquiet et critique de cet Etat, le devoir de mémoire de la Shoah, les nombreux engagements citoyens… Mais le CCLJ se caractérise aussi par sa volonté constante de s’interroger sur une des plus grandes énigmes de l’expérience juive : sa continuité à travers les siècles. Les Juifs n’ont pas été absorbés par les sociétés environnantes ou n’ont pas disparu. Bien que le respect de la tradition religieuse ait pendant longtemps assuré la cohésion du peuple juif, la religion seule ne permet absolument pas d’expliquer la réalité de l’expérience juive à travers le temps. Ce qui signifie bien que nous sommes face à quelque chose qui dépasse la religion.
Comment expliquer qu’un Juif ayant perdu la foi de ses ancêtres et ne respectant pas la loi juive se considère encore comme tel ? Dans un entretien accordé à la revue L’Arche en 1983, Raymond Aron, l’archétype du Français israélite assimilé, exprime sa volonté de demeurer juif et « de ne pas rompre les liens avec les autres Juifs dans le monde et en même temps les Israéliens ». Quand on l’interroge ensuite sur les raisons pour lesquelles il ne veut pas rompre ces liens, il donne une réponse à la fois précise et énigmatique : « Je ne le sais pas moi-même. Je sais que je ne le veux pas. Peut-être par fidélité à mes racines ou à mes ancêtres. Peut-être par ce que j’appelle le souci de ne pas arracher ces racines ».
Cette fidélité qu’évoque Raymond Aron, nous y sommes également très attachés au CCLJ. Ce qui nous sépare peut-être de ce brillant intellectuel, c’est l’énergie et la passion avec laquelle nous essayons de redéfinir une identité et une vie juive résolument laïcisées. Nous demeurons juifs mais il n’est pas question que le maintien de cette identité se fasse au prix d’un retour à une conception orthodoxe du judaïsme contraire à la modernité. L’effondrement des murs du ghetto a ouvert aux Juifs le domaine élargi de la créativité. A l’image des nombreux Juifs qui se sont lancés avec passion dans les expériences les plus novatrices et les plus progressistes de la modernité, nous entendons poursuivre le processus de laïcisation du judaïsme. Pour que cela ne débouche pas sur une forme d’universalisme abstrait, cela suppose de notre part une connaissance du patrimoine juif, religieux et culturel, mais aussi un effort d’actualisation permanente des principes éthiques exprimés dans le message des Prophètes d’Israël. Cet héritage humaniste s’impose à nous comme une boussole autant que la Déclaration universelle des droits de l’homme. Il doit nous permettre de poursuivre notre expérience dans la voie tracée par Hillel l’ancien, celle de la justice, la liberté et l’égalité pour les Juifs mais aussi pour tout individu, quel qu’il soit.
Notre conception du judaïsme se pose en antithèse de la coercition exercée par les autorités rabbiniques : nous plaidons en faveur de la pluralité des options. Ce n’est pas une chose aisée mais c’est le reflet de notre réalité: il n’y a pas une manière de vivre son identité juive laïque, il y en a autant qu’il y a de Juifs laïques. Par ailleurs, parmi eux, certains ne sont pas encore tout à fait convaincus par la célébration laïque de toutes les fêtes juives et de tous les rites de passage. Un couple peut ainsi faire appel à un mohel pour la circoncision de son fils et lui conseiller vivement de suivre le programme d’année de judaïsme du CCLJ à l’occasion de sa bar-mitzva. Une fois adulte, ce garçon complètement athée peut se marier dans une synagogue orthodoxe parce qu’il juge le rituel cérémonial et fastueux ! Que de contradictions diront certains. Mais l’être humain n’est pas fait que de cohérence. Pour notre part, nous essayons de gérer au mieux ces contradictions en combinant nos identités multiples. Cela fait 50 ans que nous le faisons et finalement, on peut considérer que cela nous réussit.
Joel Kotek, directeur de publication
et Nicolas Zomersztajn, rédacteur en chef