Contre la désinformation

Thierry Charlier. Photographe de presse indépendant. Sur tous les fronts et tous les continents depuis plus de 25 ans. Pour ce «baroudeur», ainsi qu’il aime à se définir lui-même, le conflit du Proche-Orient offre l’exemple même de ce qu’il ne faut surtout pas faire dans le domaine de l’information : maltraiter la vérité. Vous ne cachez pas votre perplexité devant la façon dont les médias, européens surtout, relaient l’information en provenance du Proche-Orient…
Perplexité est effectivement le mot car si je constate le manque de déontologie de certains de mes confrères, je n’en comprends pas les raisons. La réalité est tellement complexe… et ceux qui sont censés en rendre compte se bornent trop souvent à ne dénoncer qu’un seul des camps en présence, à savoir Israël. Et en quels termes. Avec quelle malhonnêteté, quelle partialité, quelle absence de professionnalisme. Je ne comprends pas…

Certains, parmi les Juifs, croient trop bien comprendre, eux, et évoquent un retour de l’antisémitisme. Ce n’est pas votre avis?
Peut-être. Mais je resterai au niveau de ce que je sais. Là où il y a problème, c’est quand je vois une chose, que je constate de visu un phénomène, que j’en fournis des preuves tangibles et qu’on ne veut pas me croire. J’étais à Beyrouth il y a quelques années. Le gouvernement nous amène au sud du pays dans une école soumise à des tirs israéliens. Tirer sur une école, vous pensez : scandale mondial! Ce que ne disaient pas les responsables libanais, et que j’ai découvert en quittant le groupe sans y avoir été autorisé, c’est que cette école servait de cache à munitions, que des canons anti-dca y étaient dissimulés. Mes photos n’ont pas plu. Elle n’ont d’ailleurs pas été publiées. Et c’est moi qui ait été traité de faussaire et de menteur!

Vos photos allaient à contre-courant du discours dominant, elles n’étaient pas politiquement correctes…
Evidemment. Je m’engueule d’ailleurs assez souvent avec ceux de mes collègues qui savent exactement ce que réclament les journaux et qui agissent en conséquence. Ils ne font parvenir aux agences que les images qui ne vont pas heurter ce qu’il croient être l’opinion majoritaire. Cette attitude est cynique. Nous ne sommes pas là, me semble-t-il, pour donner à voir les images que le public attend mais pour témoigner. Bien sûr, les soldats israéliens ont arrêté des ambulances, en ont mitraillé. Mais qui ose dire que ces ambulances transportent souvent de la nourriture à destination des milices armées? Quand ce ne sont pas des armes!

Les reporters seraient-ils devenus aveugles?
Je crois qu’ils sont trop pressés. Ils n’ont plus le temps d’approfondir leurs dossiers. Comme ils n’ont pas une vision globale de la situation, qu’ils en ignorent le plus souvent les tenants et aboutissants, qu’il sont peu compétent en matière stratégique, historique, ils réagissent à fleur de peau. Ils font travailler leur coeur plus que leur cerveau. Ils écrivent : «Les Israéliens ont tué un Palestinien». Mais ils ne disent jamais qui était ce Palestinien, pourquoi il a été tué, quels étaient ses crimes… Ils n’ont rien compris au siège de la Nativité à Bethléem, se sont fait manipuler par les services de propagande de l’Autorité palestinienne à Jénine, etc.
Nous vivons à l’heure du «loft» et de la politique spectacle… Je le regrette beaucoup. Ce qui est sûr, c’est que cela ne sert pas la cause de la paix.

]]>